Les lecteurs de Technikart.com connaissent bien Jack Tyler. Réalisateur de films traditionnels passé à la pornographie après avoir été épuisé par l’apathie bourgeoise du cinoche français, Jack voulait être celui qui allait insuffler au X l’âme qui lui manquait. Mais tout n’est pas si simple. Peu reconnu par ses pairs (qui se demandent bien pourquoi tant d’efforts) et par les professionnels du cinéma (qui considèrent le porno comme un sous-genre), Jack semblait lui-même douter de l’efficience de sa posture. Une démarche excessivement utopique ? On en a eu peur. Car après un beau premier long métrage « Propriété privé », son précèdent film, « Éloge de la chair » , nous avait un peu déçu par son classicisme. Les scènes de hard y étaient particulièrement sauvages comparées à celles de « Propriété privé », la narration chorale offrait une dimension plus complexe au récit, mais l'ensemble n'avait pas cette cohérence intimiste qui faisait le charme de ce dernier. Comme si l'exploration des multiples performances physiques qu'offre la pornographie était pour Jack le passage nécessaire avant un réel aboutissement scénaristique. Aujourd’hui sort en DVD « Le Démon » , son troisième et meilleur film. Une œuvre déroutante mais terriblement séduisante tant elle s’éloigne cette fois des canons du porno de façon bien plus libre et assumée sans pour autant perdre de vue sa propre nature.

Un dangereux névropathe.

L’histoire se déroule dans un château mais la comparaison avec les productions Dorcel s’arrête là. Après une première scène de sexe en pleine nature entre l’héroïne Valérie, une jeune héritière ex-journaliste, et son amant, Val atterrit dans une demeure où se tourne un drôle de film. Son nom ? « Le Démon », une sorte de parodie de porno bourgeois qui s’essayerait au cinéma transgenre en y incorporant des éléments horrifiques. L’équipe est en rade de thune. Le réalisateur, joué par l’hilarant Victor Duchemin, est un artiste maudit descendu par les critiques qui le considèrent comme un dangereux névropathe, aux commandes d'un projet on ne peut plus bancal : « C'est l’histoire d’un démon qui sème le malheur autour de lui et ne trouve la rédemption que dans le corps d’une vierge. C'est une métaphore de ma vie » déclare Victor à Val sur le ton de la confession agacée. Pourtant, malgré ses propres faiblesses qu’il identifie mieux que quiconque, notre homme veut aller jusqu’au bout de son entreprise, comme animé par un étrange spectre qui ne cesse de le hanter. Val, intriguée par ce qui se joue devant ses yeux, va les aider. D’abord en leur donnant de l’argent, puis en offrant son corps pour remplacer au pied levé une actrice malencontreusement blessée lors du tournage.

Un désir hystérique.

Huis clos en forme de méta série-Z, métaphore de sa propre situation de réalisateur incompris, « Le Démon » de Jack Tyler joue la carte du film dans le film comme pour mieux créer une sorte de trouble englobant. On ne perçoit souvent qu’après coup si ce que l’on voit est une scène de comédie où le déroulé du récit. Comme pour mieux appuyer cet effet de style, Tyler plante son décor à travers les scènes de fictions qu’il observe être tournées devant ses yeux. Sans excès esthétique ou physique (la vraie seule performance est à chercher du côté de la double pénétration que se voit offrir Liza Del Sierra, beauté snob toute en rondeurs) le Démon reste un vrai porno où la dimension fantasmatique joue constamment le rôle d’élément excitant. Comme dans cette scène, la plus belle, non pas jouée par Oksana l’héroïne mais par Tiffany Hopkins et Suzie Diamond, une jeune slovaque au corps à peine post-pubère. Suzie devant rester vierge pour sauver le démon de sa malédiction, Tiffany l’initie, d’abord aux plaisirs des caresses puis, aidée d’un jeune homme bien bâti, à celle de la sodomie. Les regards de Suzie observant Tiffany se faire étreindre réussissent à créer le trouble là où généralement les films traditionnels se plantent lorsqu’ils abordent l’érotisme en sur-jouant un désir hystérique.

La sortie du ghetto ?

Monté de façon plus précise que ses précédentes productions, « Le Démon » se laisse voir comme un vrai film, sa longueur (presque deux heures) aidant à installer, en dépit de l’omniprésence de cul, un récit excitant, drôle et horrible à la fois. L’épilogue, que l’on ne vous dévoilera pas, semble être à comprendre comme le contre-pied narratif du slasher lambda où les victimes se font trucider à tour de rôle. La musique, une nouvelle fois assurée par le duo d’électro breton, « Abstrackt Keal Agram » est particulièrement réussie mais surtout en totale osmose avec les images. Là où leur electronica fantomatique semblait parfois venir se superposer aux ébats qui se déployaient à l’écran, on observe ici une véritable alchimie entre ces notes mélancoliques et l’ambiance suspendue du film, dont on attend, jusqu’à la fin, un dénouement que l’on pressent dramatique. « Le Démon » n’a pas plu à la team de Hot Vidéo qui semble avoir du mal à suivre les fantasmes scénaristiques de Jack Tyler. Mais se faire haïr par les critiques « porno » officiels (sic), n’est-ce pas déjà une vraie prouesse en soi ? Un premier pas vers la sortie du ghetto ?

Le Démon. Jack Tyler. V Communications. Disponible en DVD