Ça ne se passe pas aujourd’hui. « Zodiac » court de 1969 à 1983 ; « No Country for Old Men » est daté de 1980 ; « la Nuit nous appartient », de 1988 ; « Paranoid Park » invente son propre espace-temps abstrait ; « Boulevard de la mort » évoque le passé du cinéma alternatif, ou un passé alternatif du cinéma. Un passé, en tout cas, qui n’existe plus.
Dès l’annonce de la Sélection officielle, on savait. Les chefs cannois ne peuvent pas se permettre de bouleverser ainsi les équilibres géostratégiques du cinéma (5 films US en compèt’, sans compter Wong Kar-wai et Julian Schnabel, tous deux délocalisés), d’offenser ainsi les très susceptibles Italiens et de n’inviter que deux « vrais » Français (Honoré/Breillat) sans de très bonnes raisons. Elles se sont avérées exceptionnelles.
Dans l’instantané de ce festival de Cannes, le cinéma US est (re)devenu mélancolique. Il parle de passé, de destin et d’impuissance. Il parle de personnages prédéterminés par leur inscription dans le temps (les époques concernées) et l’espace (les lieux et les genres cinématographiques). Tous ces films sont d’une façon ou d’une autre des polars. Mais à la différence des films noirs classiques, leurs héros ne sont pas victimes des circonstances, du hasard ou de la fatalité, ils sont victimes d’eux-mêmes, de leur contexte et de leur nature profonde. Les enquêteurs obsessionnels de « Zodiac » incarnent les névroses de la société US des années 70 (dans le hors-champ, l’Amérique passe de l’apogée de la contre-culture à la révolution reaganienne). « No Country for Old Men » est une allégorie du Texas, du désert et de la frontière mexicaine, la description d’un mode de vie (et de mort) auquel les « héros » se résignent, jusqu’à crever en plein milieu d’une des ellipses les plus invraisemblables jamais osées au cinéma.
D’un noir encore plus profond, « la Nuit nous appartient » met en scène des personnages sans dilemmes, sans hésitations, mais non sans souffrance, qui embrassent sans discuter les enjeux d’un récit biblique par sa simplicité et par sa dimension de mythe. Les décisions s’imposent d’elles-mêmes. Les actes sont des évidences, leurs conséquences sont assumées. Après les conflits éthiques de « Little Odessa » et « The Yards », il y a treize et sept ans, tout s’est simplifié. Le film fonctionne moins comme un film noir que comme un western, où non seulement les personnages n’échappent pas à leur destin, mais acceptent d’en être les instruments.
Comme dans le regard perdu du Robert Downey Jr. de « Zodiac », comme dans le rêve de Tommy Lee Jones à la fin de « No Country for Old Men », il y a dans l’histoire des deux frères de « la Nuit nous appartient » une profondeur spectrale, une apnée au cœur de l’âme américaine, un regard vertige sur l’histoire récente d’un pays qui semble se demander avec douleur comment il en est arrivé là.
A la fin, les frères sont réunis, mais les pères ne sont plus là. La richesse émotionnelle du cinéma américain d’aujourd’hui réside dans cette absence existentielle, dans cet ordre insupportable des choses et ce sentiment terrible d’être orphelin.
No country for old men.
L.H
Le Festival de Cannes
They own the nights
«La Nuit nous appartient», troisième film en quatorze ans signé James Gray clôt magistralement une sélection américaine sensationnelle où Fincher et les Coen ont également frappé très haut.
Articles précédents
Le Festival de Cannes
Asia Asia Asia
Après sa période confidentielle et ses années branchées, Asia Argento est dans sa phase «je suis partout». Assayas, Ferrara, Breillat, papa. Overground ou overdose?... Lire la suite
Le Festival de Cannes
A la croisée des mondes
Alors que «Babel» de Inarritu avait été rabaissé au palmarès 2006, cette édition marque le triomphe dans les grandes largeurs de son concept de world cinéma.... Lire la suite
Le Festival de Cannes
L’œil de l’artiste
Le second film français de la Compétition est aussi le premier film français de Julian Schnabel, son troisième film en tout et son meilleur film tout court.... Lire la suite
Le Festival de Cannes
What’s up doc ?
La vogue cannoise du documentaire politique donne cette année deux pavés d’investigation américains et starisés, absolument honteux sur le plan du cinéma et de la pensée : « Sicko » du gros Moore et « La 11ème heure » du Di Caprio.... Lire la suite
Le Festival de Cannes
Blood Complex
SÉLECTION OFFICIELLE _Et les Coen redevinrent les Coen. «No Country for Old Men» rejoue la carte noire des classiques «Blood Simple» et «Fargo» en visitant le désert littéraire de Cormac McCarthy.... Lire la suite





Vos commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Vous aussi, déposez un commentaire, cliquez ici