«Dis-moi ce que tu veux, Léonaaaarre, mon petit chou... » Comment ne pas se sentir parfaitement à l’aise quand ça commence comme ça ? Julian Schnabel se verse une petite vodka, après tout, il est déjà 18h00. Une amie traductrice est là à sa demande expresse, au cas où. De l’importance de bien se faire comprendre. Manifestement, c’est une question qui le taraude, lui qui s’apprête à présenter son premier film français, « le Scaphandre et le Papillon », dont la difficulté à communiquer est aussi le sujet.

Adapté du livre autobiographique de l’ex rédac’ chef de « Elle », Jean-Dominique Bauby, il s’agit de l’histoire d’un homme frappé d’un « locked in syndrome » à la suite d’un accident vasculaire cérébral. Paralysé de la tête aux pieds, « enfermé en lui-même », il lui reste un œil. Son ouverture sur le monde. Un œil qui lui sert à voir, à cligner, à chialer, et enfin à écrire.

C’est le troisième long-métrage de Schnabel, sans doute le plus beau. Après sa biopic du peintre hipster new-yorkais Jean-Michel Basquiat (« Basquiat », 1997) et sa biopic du poète gay cubain Reinaldo Arenas (« Avant la nuit », 2001), voici sa biopic du légume transformé en auteur de best-seller français. Trois films et, à chaque fois, le défi de retranscrire un point de vue « original » sur le monde en une belle métaphore de l’artiste.

« Oui, c’est délibéré, dit-il, mais “ le Scaphandre et le Papillon ” est de loin le plus autobiographique des trois." Il est permis de trouver cette affirmation intrigante, dans la mesure où Schnabel est peintre new-yorkais comme Basquiat, gay comme Reinaldo Arenas et gambade dans sa suite de cinq étoiles avec une serviette autour de la taille. “ A mes yeux, nous sommes tous prisonniers de nos corps ”, poursuit-il.

Ce troisième film raconte un homme qui réapprend à voir, à ressentir et à s’exprimer, en écho à la mue de Schnabel lui-même, sorti de sa chrysalide de peintre pour devenir pleinement cinéaste. On pense à « Johnny s’en va-t-en guerre » de Dalton Trumbo – « un film nettement moins bon que le souvenir qu’on en a » - et à « Mar Adentro » de Alejandro Amenabar avec Javier Bardem, son acteur d’« Avant la nuit » – « une coïncidence qui a failli me faire renoncer », deux films dont « le Scaphandre et le Papillon » s’éloigne par son dispositif en caméra subjective (l’œil caméra) et son désir de vie.

Produit par Kathleen Kennedy, photographié par Janusz Kaminski, interprété par Mathieu Amalric et Marie-José Croze... Julian Schnabel serait-il le nouveau Spielberg ? Il rigole, Julian, mais tient à préciser que tous ces gens font ici « le contraire » de ce qu’ils font chez le réalisateur de « Munich ». Au détour d’une discussion technique sur un plan de grue complexe mis au point par Kaminski, il explique: « Tu vois, je voulais capter ce que j’ai ressenti moi, quand j’ai ouvert la porte de la chambre de mon père et qu’il est mort devant mes yeux. » Plus personne ne rigole. « Le plus autobiographique », il a dit. Tout est plus clair à présent.
L.H