Frédéric Joignot «Gang Bang: enquête sur la pornographie de la démolition» / (Seuil) / 203 pages. 15 €.
Il y a dans «Demonlover», le film d’Olivier Assayas, une scène visionnaire: dans un pavillon de la banlieue américaine, un ado pique la carte bleue de son père, se branche sur le Net et s’achète une séance de torture live d’une des protagonistes emprisonnée aux confins de l’Europe de l’est. D’où vient que cette scène nous ait tant sidérés ? C’est qu’elle pointe une direction tangible du monde. C’est qu’Assayas (grand admirateur de Guy Debord) touche ici à notre réel. Lequel ?
«Nous sommes devenus nos images, constate Frédéric Joignot dans son essai “Gang Bang”. A force de jouir des images, de vivre d’elles, perdus dans elles, nous nous maltraitons désormais, les humains, comme elles. Tous des images. Maltraiter et torturer une femme devient traiter de la pellicule. Violer devant une caméra ne fait plus violence: c’est un film extrême.» Car voilà: «Notre corps, nos nerfs nos peaux, nos muscles, nos souffrances, notre fragilité deviennent virtuels.»
INDUSTRIE DU GORE.
Frédéric Joignot est romancier et reporter multicartes: à «Libé» puis à «Actuel» dans les 80’s, aujourd’hui au «Monde 2». Plutôt porté sur la chose sexuel et fan de films porno. Mais lorsqu’un dimanche de 2004, après deux années d’abstinence, il se rebranche sur les sites de cul, ce ne sont pas les fantaisies attendues qu’il découvre mais un cauchemar éveillé. Là, prolifèrent des films X d’un nouveau genre baptisé «porno de la démolition»: des filles brutalisées, étouffées par des queues enfoncées jusqu’à la glotte, pénétrées à coup de poing ou de batte de base-ball. Avec au final — mais ca, le porno «gonzo» ne nous le montre pas — des séquelles physiques parfois irréversibles.
Ce dimanche d’effroi est le début de l’enquête que Joignot publie aujourd’hui. Il visite les sites les plus crades. Il recueille les témoignages d’actrices du X sur les dérapages de plus en plus inquiétants auxquels les tournages donnent lieu et dont sont d’abord victimes les filles de l’Est et les Africaines. Il interroge médecins, sociologues, philosophes. Il tente de capter le sens de cette industrialisation du gore.
LA VENGEANCE DU PETIT BLANC.
«Gang Bang» est servi par une écriture nerveuse, sobre, précise. Et jette une lumière crue sur le cloaque de l’Occident 00’s: la logique de l’argent, les réseaux Internet et l’expansion du domaine de la lose masculine — hommes désemparés par la montée en puissance des femmes et animés par une volonté de vengeance. «Il s’agirait du dernier scénario de la vaste opération fantasmatique grâce à laquelle l’homme bande: regarder une femme se faire maltraiter les exciterait plus que jamais.» Voilà un réel que nous aurions préféré ignorer: le ressentiment du petit Blanc en descente, la marchandisation des femmes importées des pays pauvres, la spectacularisation des corps. On ressort de cette lecture un peu plus dégoûté encore de l’époque dans laquelle nous sommes pris. Un peu plus lucide aussi sur l’ampleur du désastre.
Philippe Nassif










Vos commentaires
1. Muller (aka Spontex) à posté lundi 30 avril 2007
2. femelle à posté mardi 21 août 2007
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