En 2006, suite au succès d’un huitième album tout propulsé par deux bombes dancefloor, on a tout dit tout entendu sur Katerine : qu’il faisait son Bézut, son Juvet, son Gotainer, sa pute, son vendu, danser la ménagère. Mais peu ont parlé de Gainsbourg à son sujet. Pour une fois il ne serait pourtant pas mal venu de ressortir ce bon vieil étalon mètre ! Albums perso, albums d'actrices, nana d'enfer, musiques de film, rôles au ciné, film perso, spectacle de danse : il a tout enchaîné dard-dard et conclu en devenant, fait rarissime, une vraie pop star à la française. En 2007, s'il dit en avoir marre de la musique, il n'a toujours pas coupé le son. Le 27 mars, accompagné de sa Secte Machine, il remplissait son premier Zénith, pour un concert aux allures de sacre. Trois mois plus tôt, nous le rencontrions hors promo, le temps d’une interview fleuve pour faire le point sur cette année mouvementée. On finit hardcore en mélangeant amour, asile, ancêtres, enfants, prolos, bobos, pipi, caca et rock'n'roll.
Technikart : Tes concerts sont aussi, par définition, des prolongements scéniques de «Robots après tout». Considères-tu, au même titre que «Vallée 2008», qu’ils permettent aux gens de se libérer de leur bêtise robotique et de retrouver leur bêtise enfantine ?
Katerine : C'est vrai que les concerts sont plutôt sauvages. Mais bon, je suis persuadé qu’il y a plein de gens qui aiment ça parce que c'est marrant et distrayant, d'autres parce qu'ils trouvent ça cynique et super déprimant, d'autres encore parce qu'ils trouvent que ces deux choses se côtoient bien. Après, je ne saurai pas dire que l'un a raison et l'autre tort. Moi sur scène, par moments je déteste ce que je fais et par moments j'aime. Il y a des chansons que je trouve atroces, d'autres superbes. Et les chansons que j’adore un jour, je ne vais plus pouvoir les entendre un autre jour.
Technikart : L’appréciation de tes chansons change radicalement au gré de tes humeurs ?
Katerine : Oui, tu prends une chanson comme elle te vient à un moment donné. Ce qui compte c'est le moment où tu l’entends, la personne avec laquelle tu l'entends, même l'odeur dans la pièce où tu l’entends. La chanson te touche à cause de tout ça. Si tu écoutes une chanson avec ton père plutôt qu'avec un copain, tu l’apprécieras différemment.
Technikart : C’est comme un porno, ce n’est pas pareil si tu le vois avec ton père ou un copain !
Katerine : Et c’est encore autre chose si tu le vois en solo !
Technikart : Ça me rappelle une chose : dans Huitième ciel, il y a une chanson qui raconte ce à quoi tu penses au moment où tu te branles. Ce moment ultimement perso fusionne avec une pensée vertigineuse : que font les gens au moment où je me branle ? On retrouve ce thème de la marée humaine, entre dégoût et fascination, dans Robot après tout. La foule te rend paranoïaque ?
Katerine : Oui, complètement. J'habite en ville depuis 1998 mais je reste complètement paranoïaque. Mais paradoxalement, depuis quelque temps, je me jette facilement dans la foule. J'ai fait ça pour la première fois sur une terre bien connue : la Vendée. On tournait le clip de "Louxor J'adore". Là encore, c’était conçu comme une performance. On avait mis des annonces dans Ouest France et sur les murs de la mairie pour réunir des gens comme si c’était une kermesse. Et les gens sont venus. Ce qui est marrant, c’est que j’ai reconnu des gens qui s'étaient moqués de moi à l'époque où je portais mes chaussures de couleurs différentes. Ils étaient là les gens qui me traitaient de tous les noms à l'école, ces gens qui avaient été vraiment durs avec moi ! Et au bout de la journée, je me suis offert en sautant dans la foule et ils m'ont soutenu, j’ai circulé dans leurs bras. C'était comme un baptême pour moi ! Un moment de grâce et de réconciliation génial parce que d'un coup, au lieu d’une bête vengeance, il y avait ce moment d'une humanité dingue, genre : "On s'embrasse tous !" Là on revient à l'image de Jésus qui me poursuit sans cesse.
Technikart : Et qui poursuit sans doute pas mal d'artistes…
Katerine : Sûrement. Il y avait quelque chose de très beau et d'assez inattendu là-dedans. Cette aventure c'était ce qui pouvait arriver de mieux dans ma vie et que ce disque ait servit à ça, c'est énorme. Parce que je ne me serai jamais jeté dans une foule il y a dix ans ! Surtout pas en Vendée ! Mais là, j’avais la chanson, le manteau de fourrure, le slip et tout d’un coup les gens ont admis tout ce qui était inadmissible quand j'étais ado. Mais parce que j'avais la chanson ! Parce que j'avais ce support pour pouvoir leur parler ! Et ça leur a parlé. Donc c'était un moment très fort.
Technikart : L'amour, ça aide aussi à s'accepter soi dans ses défauts et sa bêtise ?
Katerine : Ah ça c'est sûr ! On se prend des claques monumentales. L’amour, ça te remet souvent en place. Quand tu vis avec quelqu'un tout d'un coup ça te renvoie ta propre médiocrité. Tu as devant toi quelqu’un qui admet ta bêtise et qui en fait quelque chose. Parce que c’est bien beau la bêtise, mais il faut trouver de l’intelligence en face pour qu’elle soit admise. C’est un jeu de miroir. Un mec bête, tout seul, il est bon pour l’asile, et ça c’est chiant ! Parce que souvent ce qui cloche c’est qu’il n’a juste pas trouvé de public. Ça c’est affreux. D’ailleurs ça donne l’art brut, des gens dont on découvre, après leur mort, qu’ils ont fait des choses extraordinaires à l’asile. Ils trouvent alors un public, mais c’est trop tard. Oui, j’imagine qu’il y a plein de chansons merveilleuses qui s’écrivent dans des ateliers d’écriture des asiles. Il faudrait faire ce qu’a fait Dubuffet à une époque : aller dans les asiles et exhumer toute cette matière. Je pense que je ferai ça peut-être un jour.
Technikart : Fouiller les "poubelles de la société" ?
Katerine : Oui, ce qui est considéré comme jetable alors que c’est juste des gens qui n’ont pas trouvé un public. Je suis sûr qu’il y a des milliers de chansons qui valent bien mieux que ce qui se fait dans tous les ateliers de slam en France où il n’y a que des moutons pénibles qui écrivent en vers comme Grand Corps Malade, des milliers de chansons bien plus que passionnantes que toutes ces chansons ultra civilisées et académisées qui sortent chaque jour. Il y a de tels trésors, mais ils sont destinés à la poubelle… Dans ses premières années, le rock a fait naître des chansons extraordinaires. Il y a eu les Shaggs, par exemple. A la fin des années soixante ces trois soeurs anglaises faisaient de superbes chansons en jouant comme des pieds. Elles n’avaient aucune éducation musicale – leur père payait les instruments et les enregistrements – mais elles écrivaient des textes sur ce qu’elles ressentaient et ça donnait des chansons merveilleuses !
Technikart : Tu écoutes beaucoup de rock en ce moment ?
Katerine : Oui, mais il n’y a pas souvent cette beauté extraordinaire qu’on trouve chez les Shaggs, où l’auditeur doit participer à l’enregistrement et raccorder éventuellement les morceaux. Quand le rock c’est ça, c’est merveilleux. Mais en ce moment, le rock est souvent sans imagination. Ce que j’aimerais, un jour, c’est de partir recueillir des chansons dans des asiles et d’en faire des espèces de compilation. Ce serait passionnant ! Et j’ai le goût pour ça. C’est ce qu’exprime ma collection de cacas dans Peau de cochon. Ce n’est qu’une espèce de métaphore pour exprimer mon intérêt pour ce qu’on jette tous les jours, pour ce qu’on ne veut même pas regarder parce que ça semble affreux. Ces cacas, c’est aussi une façon de dire que je commence par regarder dans ma propre poubelle pour voir ce que je jette très facilement sous prétexte que ce serait trop bâclé, trop vulgaire…
Technikart : Est-ce aussi un moyen pour toi de garder les pieds sur terre, de savoir qui tu es ?
Katerine : Oui, parce que je suis un fou aussi. Un fou qui jette parce qu’il a peur de sa propre folie. Or c’est souvent dans mes poubelles que je vais trouver ce qu’il y a de plus intéressant. Je vais y repêcher ce que j’ai voulu censurer pour être aimé. Sur Huitième ciel, j’avais formulé ce goût-là. Alors sur Robot après tout, quand je jetais des papiers je les reprenais dans la poubelle. J’y ai sauvé des choses intéressantes qui étaient souvent très vite faites, des dessins par exemple. En ce moment, par exemple, je dessine beaucoup et je m’aperçois que plus je traîne sur un dessin moins il a d’intérêt. L’erreur en fait c’est de s’appliquer à faire un truc acceptable.
Technikart : Suite à Robot après tout, beaucoup de média t’ont présenté comme un "dandy de province", comme si tu étais l’étrange jonction entre bêtise et intelligence, bobo et beaufitude.
Katerine : Moi je me sens vraiment du monde rural, à fond. C’est dans le corps, les manières. Par exemple, je ne sais même pas faire un nœud de cravate, portant j’en porte. Ou si tu me vois manger, c’est imparable, tu vois tout de suite d’où je viens. Alors je sais que si je croise un fils de bourges depuis des générations, il va tout de suite voir qu’on n’est pas du même monde ! ça, aujourd’hui je l’ai accepté ça. Mais quand j’étais à la fac à Rennes, je le rejetais un peu. On m’appelait Jean Lefebvre en référence à Un idiot à Paris. Parce qu’on voyait bien que je n’étais pas de la ville. C’était la première fois que j’y mettais les pieds. Et la première fois que j’ai pris un appartement, j’avais trop les jetons. Je mettais tout mon mobilier contre la porte au cas où des mecs viendraient pour me voler. Au passage piéton, je ne savais même pas quand est-ce qu’il fallait traverser. Au vert ? Au rouge ? J’avais cette réputation et elle n’était pas fausse. Excepté que je n’avais pas de vache, c’était vraiment Jean Lefebvre dans Un idiot à Paris. Donc ça m’énervait un peu à cette époque, mais j’ai rapidement fait de ce défaut une qualité.
Technikart : C’est la célèbre phrase de Cocteau : "Ce que le public te reproche, cultive-le : c’est toi."
Katerine : C’est une phrase qui m’a beaucoup marqué. Une fois que tu l'as découverte c'est extraordinaire comment elle te sauve ! C’est comme quand tu découvres l’urinoir de Duchamp, tu comprends tout. C’est-à-dire qu’après en chanson, c’est transposable. Tu peux te dire que normalement telle chanson est pour la poubelle, mais si tu la mets sur un disque ça change tout. Mais bon moi, la première fois que j’ai vu l'urinoir, j’ai tout de suite voulu pisser dedans.
Technikart : A propos de phrases célèbres. Nietzsche a écrit : "L’homme n’existe que pour être dépassé. Qu’avez-vous fait pour le dépasser ?"
Katerine : C’est profond ça (silence). Je suis redevenu animal. Alors des fois j’y suis parvenu, des fois non. Je suis pas mal allé dans les zoos cette année. Pour être au milieu de rugissements de lions. Quand tu es au milieu de ça, tu sens qu’il y a un lion chez toi. Mais qui sommeille la plupart du temps. Et c’est pénible le fait qu’il sommeille. Il faut le réveiller. Il faut trouver le moyen. Sinon il disparaît.
Technikart : Tout à l'heure tu disais que tu reviendrais sans doute un jour aux belles chansons mélodieuses. Ton prochain album ce sera un chef à la Melody Nelson ?
Katerine : Déjà Melody Nelson est loin d’être l'album préféré de Gainsbourg. Et moi, je le trouve carrément chiant à mourir. Trop Huysmans, trop fin 19e siècle. J’ai adoré ce disque mais j’ai aussi adoré le détester. Ça m’a fait un bien fou. Et j’ai trouvé pourquoi : parce que dans ce disque Gainsbourg avait prétention à être quelqu’un d’autre. Ce qui n’est pas du tout le cas dans Vu de l'extérieur qui a suivi et qui est plus scato.
Technikart : Affleure déjà sous le vernis Gainsbourg la folie Gainsbarre…
Katerine : Oui, il est moins racé mais je le trouve plus passionnant. C’est un terrain vague alors que Melody Nelson est une vraie prison. C’est une prison, ce disque. Alors je ne me souhaite pas ce genre de chef d’œuvres là !
Technikart : Tu ne te souhaites que des déchets d’œuvres !
Katerine : Ah, une multitude ! Là, par exemple, je fais un bouquin et ça me plait beaucoup. J’ai acheté un cahier de 150 pages et je le remplis avec ce qui me vient, des souvenirs, des photos, des collages, des dessins, j’écris à la main avec mes fautes d’orthographes, mes ratures…
Technikart : Tu nous refourgues toute ta merde maintenant que tu es célèbre !
Katerine : Ce ne sera ni un journal intime, ni un recueil de poésie, mais un peu tout à la fois (rires) ! Tout est possible et ça me passionne. Parce que je retrouve la joie de construire avec mes mains. J'ai déjà le titre. Ça va s’appeler : "Doublez votre mémoire pour un euro de plus". J’ai pris ça dans une publicité pour ordinateurs. J’adore ce titre. Parce que pour moi c’est tout l’intérêt d’écouter un disque ou de lire un bouquin : on double sa mémoire. On la double en volume et on la double en dépassant sa pensée et celle qu'on a lue. Je suis très motivé par ce bouquin.










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