A l’évidence, Slavoj Zizek est à la pensée politique contemporaine ce qu’Eminem est à la musique populaire. Il enrage, se répète, s’agite en se cognant contre les parois de notre réalité pour tenter de les briser, il cherche les mots oubliés. Car aujourd’hui, «On se sent “libre” pour la bonne raison que nous manque le langage même pouvant articuler notre absence de liberté», écrit en introduction de ces cinq essais le philosophe slovène, lacano-marxiste et anti-deleuzien, devenu l’une des figures les plus attractives aux yeux des jeunes intellectuels américains et européens.
Pas seulement parce que Zizek, avec une maestria pop, est capable de rebondir de Kierkegaard à «Incassable» (de Shyamalan), en passant par le conflit israëlo-palestinien. Mais surtout parce qu’il appuie là où on a du mal: son «Bienvenue dans le désert du réel» (allusion à l’expression de Morpheus de «Matrix») est tout entier occupé à démanteler cette fausse alternative qui, depuis le 11-Septembre, nous sommerait de choisir entre la démocratie occidentale et l’intégrisme islamiste.
Et Zizek de mettre les pieds dans le plat: et si la démocratie libérale parlementaire n’était pas l’unique alternative à Ben Laden ? Et si le choc des civilisations était un leurre destiné à camoufler «un choc à l’intérieur de chaque civilisation». Que font les Etats-Unis sinon «combattre leurs propres excès dans la guerre à Ben Laden» ? Pourquoi n’est-il pas plus clair à nos yeux que les seuls à tenir un réel discours politique sont désormais les partis d’extrême droite: Pat Buchanan, Jorge Haider, Le Pen ?
«La tragédie est que ce soit Le Pen, et sa fanfaronnade répugnante, qui représente la Vie. Elle reste seule alors à s’opposer à la Mort, représentée par la postpolitique, qui est le mode de vie du dernier homme nietzschéen.» Autrement dit: nous. Nous qui commençons à percevoir que «l’univers radical de l’athée, privé de référence religieuse, n’est que l’univers gris de la terreur égalitaire».
Et c’est ainsi que l’auteur de «Repeating Lenin» nous appelle à prendre le parti de la liberté radicale, car «ce qui rend la vie digne d’être vécue est l’excès même de la vie: la conscience qu’existe quelque chose pour laquelle on est prêt à risquer sa vie (liberté, honneur, dignité)». Dangereux ? Par définition: «Il n’existe rien qui puisse garantir l’impossibilité de l’excès: le risque doit être assumé; c’est en quoi consiste le champ même de la politique.»

«BIENVENUE DANS LE DÉSERT DU RÉEL» DE SLAVOJ ZIZEK / FLAMMARION / 224 PAGES, 19 €.