Technikart : Jack Tyler, tu es réalisateur de films pornographiques mais également l’auteur de chroniques sur Technikart.com, lorsqu’ils ont su que j’allais t’interviewer, plusieurs personnes m’ont demandé si tu existais réellement du fait de la qualité de ton écriture.

J.T : Dans le milieu du cul beaucoup de gens pensaient aussi que c’était un journaliste qui rédigeait ces chroniques. Ils sont toujours étonnés qu’un mec qui fasse du porno sache écrire correctement. On a besoin de mettre les gens dans des cases et qu’ils n’en bougent surtout pas. C’est comme pour les actrices, les gens ont l’impression qu’elles ne peuvent pas avoir un discours sur la vie, la société, la sexualité. On se contente de les faire venir chez Cauet pour bien se foutre de leur gueule. Le problème c’est qu’elles-même se prêtent à cette bouffonnerie.

Technikart : D’où viens ce pseudonyme de Jack Tyler" ?

J.T : Ce pseudonyme vient du film "Fight Club". C’est pour moi un film référence car il aborde frontalement ce qu’est aujourd’hui l’identité masculine dans les sociétés occidentales. C’est la première fois que je voyais en images de façon aussi claire cette thèse, qui était la mienne depuis longtemps déjà, comme quoi on observe une certaine perte de virilité dans les sociétés développées. Cependant, même si j’ai beaucoup aimé ce film, ma référence centrale reste l’auteur du livre : Chuck Palhaniuk. Je suis très admiratif de son travail. C’est pour moi un écrivain majeur, un des seuls à parler avec autant de justesse du monde d’aujourd’hui et de la dite modernité.

Technikart : Tu as également publié un roman « Rec » sous le pseudonyme d’Adam Nash, pourquoi utilises-tu tous ces pseudonymes ?

J.T : Si j’avais signé "Rec" sous le pseudo de Jack Tyler, on allait dire que c’était le bouquin d’un mec qui fait du porno. Je voulais que l’on me considère comme un écrivain. Aujourd’hui je pense que ça a peut-être été une erreur car le bouquin ne s’est pas très bien vendu. J’aurai sans doute mieux fait de jouer sur ce qui fait ma notoriété, c’est-à-dire le cul. En même temps, comme "Rec" était un livre que j’avais écrit avant de faire du porno, ça me semblait logique de le séparer de mon activité de réalisateur.

Ce qui est drôle c’est qu’il y a des gens du milieu pornographique qui ont lu mon ouvrage et qui m’ont dit : « Oui c’est exactement comme ça que ça se passe ». Pourtant toute la part pornographique de "Rec" est totalement fantasmée. Après, quand je me suis mis à faire du X il y a eu comme un retour du réel et j’ai vécu des choses que j’avais déjà écrites dans le livre. Or à mes yeux la vraie littérature est celle qui part du réel. Les écrivains que je vénère sont ceux qui mettent une grande part d’autobiographie dans leur œuvre. Le paradoxe c’est que pour moi c’est l’inverse qui s’est produit.

Technikart : Comment es-tu arrivé au X ?

J’ai réalisé des téléfilms érotiques mais il s’agissait de produits de consommation courante. J’y mettais évidement tout mon cœur mais d’un point de vue artistique c’était sans intérêt. Cette situation a créé chez moi un sentiment de frustration d’autant plus fort que ça me plaisait de filmer des gens en train de baiser. Mais ils le faisaient faussement, donc je me suis créé une sorte de fantasme de cinéma : mettre en scène des personnages en train de faire l’amour. Alors bizarrement mon envie de faire du porno provient de mon travail dans l’érotisme. Déjà dans ma tête ça se confondait un peu car j’avais une culture de porno.

Il y a une quinzaine d’années il y avait beaucoup de pornos que j’aimais qu’on pourrait qualifier d’érotique, en tous cas moi, j’y voyais de l’érotisme. Ceux que diffusait Canal plus et qui étaient réalisés aux États-Unis. Ce qui était intéressant c’est qu’il y avait un vrai travail de mise en scène. Les réalisateurs se posaient la question de la direction d’acteurs, ils peaufinaient l’éclairage, la mise en scène. On est dans l’art quand il y a _expression de la personnalité du réalisateur dans le film. C’était l’époque bénie où l’on pouvait encore faire des pornos sans mettre systématiquement des préservatifs.

Technikart : Tu es contre cette interdiction ?

J.T : Non, c’est très bien que le porno se rapproche de la réalité, mais là ce n’est pas anodin, c’est une décision politique et économique. En obligeant le port du préservatif on prive la production française d’une source importante de bénéfices, car les films avec capotes sont très difficiles à vendre à l’étranger, ce qui est une connerie, mais c’est comme ça. Canal Plus est en porte-à-faux, ils sont obligés de se plier aux exigences du CSA, et en même temps c’est bien qu’un message de santé publique puisse passer, mais est-il vraiment efficace ? Les gens modifient-ils leur pratique en matant un porno safe ? Je suis loin d’en être convaincu. C’est comme cette histoire de supprimer les éjac faciale, je crois que c’est Act Up qui en a fait la demande : qu’il n’y ait plus d’éjac faciale dans les films porno diffusés à la télé. Bon, je ne suis pas un fanatique du sperme dans la gueule, mais je trouve que là ça va trop loin.

Pourquoi le porno devrait-il à lui tout seul montrer l’exemple ? Ne serait-il pas plus efficace pour lutter contre l’épidémie de Sida de distribuer des capotes dans les lycées et les facs ? C’est pas parce que l’Etat ne fait pas son boulot qu’on doit rendre le X insipide. C’est une dérive dangereuse et à mon avis pas innocente du tout : sous prétexte de santé publique, on fait de la morale bourgeoise. Ce que je crois au fond, c’est que pour faire cesser une activité il y a deux moyens très efficaces : primo lui imposer des contraintes insurmontables, deuxio lui couper les vivres. En France, on aimerait bien que le porno reste dans son ghetto. Le problème c’est que Canal a besoin de films d’un certain niveau, que ça raconte quelque chose, que ça témoigne d’un minimum d’effort créatif, et aujourd’hui, il y en a de moins en moins des films comme ça. Parce qu’on plombe la production, et parce que dans son ensemble, le public de porno c’est le gonzo qui l’intéresse. Mais ça, c’est pas le public de Canal, en tout cas je ne le pense pas. Au fond de moi, je rêve de m’adresser à des gens qui ne regardent jamais de films de cul, à des gens pas déboussolés par le X, des gens qui ne passeraient pas leur temps à télécharger des trucs crades. Pour finir sur le préservatif, ce qui me gêne aussi, c’est qu’il est introduit par obligation, je veux dire qu’il est rarement mis en scène. Je sais que mes films sont les rares à montrer l’enfilage et le retirage de la capote, alors que c’est quand même pas très compliqué. Du coup on voit des préservatifs sur Canal, mais seulement en action ; quand le mec est branlé à la fin de la scène, tiens, y’a plus de capote, elle a disparu comme par enchantement !

Technikart : C’est aujourd’hui Colmax qui distribue tes films, tu n’as pas eu envie de te tourner vers plus de grosses maisons de production comme Dorcel par exemple ?

J.T : D’abord ce n’est pas Colmax qui a produit et distribué Eloge de la chair, mais une société qui s’appelle V.Communications et qui jusqu’à présent me fait confiance, vu qu’ils produisent mon prochain film. Cela dit, même si j’ai rencontré plusieurs fois la famille Dorcel, j’ai une sorte de relation privilégiée avec Colmax. Déjà, j’adore leur catalogue. Ils distribuent Blake, Ninn, bref les meilleurs Américains. Et quand tu vas les voir ils te parlent cinéma, Dorcel jamais. Eux ils vendent des cassettes de cul, point. On n’est pas sur la même planète. Moi, mon idée fixe quand j’ai commencé à faire du porno, c’était : « Je vais faire du cinéma, je vais amener le cinéma à la pornographie ». Je voulais raconter des histoires, travailler la mise en scène, l’éclairage, construire des personnages et que les scènes de sexe arrivent naturellement, qu’elles soient portées par l’intensité des sentiments. Ce que je dis là c’est un lieu commun, ça devrait être tout le temps comme ça. Et ce qui est dommage aujourd’hui, c’est qu’une maison aussi importante que Colmax, elle a du mal à produire. Enfin, j’ai quand même eu la chance qu’ils financent mes gonzo.

Technikart : Comment opères tu la mise en scène ?

J.T : Primo, je cadre et il n’y a personne d’autre que moi et les comédiens dans la pièce (parfois un ingénieur du son). Ensuite je ne coupe pas toutes les 2 minutes pour faire changer de position aux acteurs, je vais chercher le raccord avec ma caméra, et ça c’est de l’écriture cinématographique. Je briefe les comédiens avant, je leur parle des sentiments qu’ils vont devoir faire passer, après c’est live. Je ne tourne qu’en lumière dite "naturelle", par exemple avec des lampes de chevet quand il fait nuit. Ça créé des contre-jours, des ombres, ce qu’on ne voit généralement jamais dans le porno. Je dois quand même relativiser ce que je dis là car il y a une vraie mécanique dans la façon de baiser chez les hardeurs qui est très dure à contourner.

Technikart :C’est impossible de les faire baiser ensemble de façon plus spontanée, sans reproduire constamment la même gestuelle ?

J.T : Ce que j’ai très vite découvert c’est que le porno rend porno. Par exemple ils se baffent ou s’étranglent mutuellement pour s’exciter. Les nanas elles cherchent le maximum de notoriété en faisant dans la surenchère. Ca devient à qui va s’en prendre le plus dans le cul, surtout aux Etats-Unis. Je pense qu’une femme ne devrait pas faire de porno avant 25 ans, avant de bien connaître son corps, sa sexualité. Aujourd’hui il y a beaucoup de filles dans le porno qui ont eu une pré-sexualité un peu compliquée. Elles se font facilement manipuler, par un mec, par l’inconscient collectif ou par l’image qu’on donne du porno comme quoi c’est chic et cool etc.

Elles ont l’image de Clara Morgane, mais elle c’est différent, il y a Canal Plus derrière et c’est avant tout une femme d’affaires. Sinon il y a aussi énormément d’exhibitionnistes, des nanas fières de leur corps qui aiment être regardées. D’autres qui aiment le cul pour le cul, et c’est génial de tomber sur celles-ci. Mais celles qui font ce métier pour arriver à quelque chose dans la vie, elles déchantent rapidement car ce n’est pas un milieu où on fait fortune. Pour les mecs, c’est plus simple : ils veulent se taper des nanas. Ou alors ils se pensent performants avec les filles, ils ont une grosse queue et veulent en tirer profit. Mais eux aussi déchantent très rapidement car ce qu’ils découvrent ce n’est jamais ce qu’ils imaginaient. Il y en a aussi chez les filles beaucoup qui veulent jouer la comédie et se considèrent comme des actrices. Ce fantasme-là est très fort chez elles, bien plus que chez les garçons. Et moi je respecte ça car je les considère aussi comme des actrices.

Technikart : Quel rôle, selon toi, devrait avoir le porno, si toutefois on peut lui en octroyer un ?

J.T : Le porno devrait donner une image de la vie, donner une interprétation de ce qu’est la sexualité. Ce n’est jamais le cas car les gens qui le font s’en foutent. Certains sont intéressés par ce que je fais mais le sont-ils pour les bonnes raisons ? Ça me pose vraiment question. Les photographes, par exemple, sont gênés lorsqu’ils arrivent sur un tournage. Ils rigolent en dédramatisant "Ah oui c’est juste du cul", alors que non, ce n’est pas juste du cul. Ce sont des gens de chair et d’os alors faites votre boulot ! Moi j’essaye de construire un vrai rapport humain avec les acteurs avec qui je tourne. Je sais bien qu’ils m’offrent quelque chose qui n’est pas anodin même s’ils ne s’en rendent pas forcément compte eux-même.

Technikart : Tu n’as pas eu pour ta part de gêne, d’appréhension, à filmer des corps en plein acte sexuel ?

J.T : Si bien sûr. Lors de mon premier tournage à Prague je n’en menais pas large. J’ai vécu ma première scène hard comme un dépucelage. C’était avec Titof et Claudia Rossi, une Tchèque ravissante. Et j’ai adoré ça, tout de suite. T’as une sorte de poussée d’adrénaline incroyable - dû certainement au fait que je cadre. Et puis je me suis rendu compte que je n’avais pas de problème, de barrière mentale, à filmer la représentation explicite du sexe du moment qu’elle était habitée par le désir, le fantasme. Là ça devient de la pornographie intéressante. Il y a beaucoup de gens qui me disent : « Tiens c’est la première fois que je regarde un film porno en entier ». Ils sont excités mais pas au point de se branler, il y a quelque chose qui les pousse à regarder jusqu’au bout. Mon interprétation c’est que ça devient du cinéma, on n’est plus dans l’excitation sexuelle, ça va au-delà. C’est comme dans un film d’horreur, il faut avoir peur, ne pas retenir sa peur, mais on ne va pas jusqu’à dégueuler son déjeuner ou quitter la salle.

Technikart : Est-ce qu’introduire des scènes de bisexualité dans tes films est une démarche qui pourrait t’intéresser ?

J.T : Les hardeurs travaillent sur leur virilité et ils rejettent fortement tout ce qui pourrait l’ébranler. Je ne connais pas d’acteurs, hormis Titof, qui accepterait, par exemple, qu’une nana lui mette un doigt dans le cul. Pour ça il faudrait vraiment que le mec tourne avec sa copine et que ce soit une pratique courante dans leur couple. Dans les gonzo que j’ai tourné pour Colmax, je voulais une scène avec une nana très dominante qui aurait pris un homme avec un gode ceinture. J’ai posé la question à Phil Hollyday pour savoir s’il serait partant et il m’a tout de suite dit non. Bon, de toute façon, mon univers c’est plus l’hétérosexualité basique mais je n’ai pas d’a priori. Par exemple ça m’intéresserait beaucoup de mettre en scène des trucs SM. Je trouve qu’il y a un vrai enjeu entre les personnes. Le SM c’est un peu le retournement des rapports sociaux. L’homme d’affaire tyrannique dans son travail se déguisera le soir en gros bébé alors que la jeune fille caissière chez McDo se retrouvera dominatrice.

Technikart : Comment arrives-tu à articuler ton travail dans le porno et ta vie familiale ?

J.T : Je vis à la campagne, ça aide. Même si je passe mon temps sur ma station de montage à voir des bites et des chattes. Ce que j’ai constaté, par contre, c’est que quand je suis sur un gros projet, j’ai de grosses baisses de libido. Sur Eloge de la chair, ce fut le néant total. Ça m’a même inquiété à un moment. Mais ça revient. Et d’un autre côté, le porno a aussi fait évoluer ma pratique, j’ai aujourd’hui une sexualité plus intense…et ma femme ne s’en plaint pas. Le problème aurait pu se poser par rapport à mes enfants, à l’école, les parents d’élèves, etc, mais après tout je m’en fous, il y a des cons partout, c’est comme ça. Mes enfants en sauront plus sur les choses du sexe que la plupart des enfants et je ne crois pas que ce soit un mal, contrairement à ce qu’en pensent les pédopsychiatres. Et puis mes chroniques m’aident à ne pas perdre pied, ça me permet de me garder une ligne de conduite sur le long terme comme au quotidien. Ca me permet de rester moi-même.

Technikart : Les B.O de tes films sont réalisés par le groupe d’électro Abstract Keal Agram, c’est une démarche esthétique assez particulière pour un film pornographique.

J.T : J’avais lu un papier dans Libé sur eux, j’avais ensuite acheté leur disque et je les ai contacté. Après ils ont tout de suite été très motivés car apparemment bien branchés cul - mais ils sont jeunes, ils ont moins de trente ans, le porno c’est vraiment un truc de leur génération. Ils ont univers très cinématographique et c’est des mecs avec qui je me suis tout de suite très bien entendu. Pour mes gonzo ils ont joué une B.O en live en regardant simplement les images avec un batteur en plus.

Technikart : Une des actrices "D’Eloge de la chair", Kathy Caro a une façon très agressive de jouer les scènes de sexe, c’est une attitude que tu trouves intéressante à capter pour un film pornographique ?

J.T : Katy Caro a très bien compris ce que je voulais faire avec elle, et je suis tombé sur la bonne personne, on va dire. Le personnage qu’elle a créé, je lui trouve une charge érotique énorme ; c’est une image de la femme que je voulais représenter depuis longtemps et que je ne trouvais pas dans le porno. Je me suis demandé si cette femme existait et si ce n’était pas le fantasme d’un homme qui vénère les femmes et qui voudrait qu’elles soient plus sexuées qu’elles ne le sont.

Mais j’ai rencontré une nana il y a peu, qui a joué dans un film que j’ai tourné cet été, qui est venu vers moi qui avait vu mes films et qui est une pure libertine avec un rapport très sain, très honnête au sexe. Elle a un métier à côté, mais elle est à fond dans le cul. C’est assez fascinant. Les mots qu’elle disait lorsqu’elle baisait avaient l’accent de la vérité comme on dit. Je les aurais écrits on m’aurait dit « Non ça fait faux » mais là c’est vraiment réel.

Technikart : Pour finir on pourrait dire de toi que tu es l’anti-Pierre Woodman ?

J.T : Certes, il a une démarche très différente de la mienne. Moi je ne pine pas les comédiennes en casting. Mais j’ai tendance à penser que ce que me donnent les filles est bien plus du domaine de l’intime que ce qu’elles lui donnent à lui.

Entretien. Vincent Cocquebert. Eloge de la chair. Canal Plus. 1ère diffusion le 7 octobre.