Dimanche 11 décembre - 18H30
Je suis rentré chez moi. J’ai dormi dix heures la nuit dernière, ce qui ne m’est pas arrivé depuis belle lurette. J’étais épuisé. Le tournage s’est bien terminé, mais plus tard dans la soirée il s’est produit une embrouille insensée. Max a voulu faire un debriefing, en fait ça s’est soldé par un procès en mon encontre. Il m’a dit que je l’avais entubé. Que ma mission était de réaliser le premier film dont miss K. tiendrait la vedette, et que finalement elle n’avait qu’un rôle subalterne dans l’histoire. Ce qui n’est pas la vérité, son personnage est simplement plus fade que les autres, plus ordinaire. J’ai dit que c’était le scénario, qu’il n’avait qu’à réagir plus tôt. J’ai défendu mon film. Max m’a reproché de m’être montré aux petits soins pour Terri Summers. Ce qui est vrai : nous avons travaillé ensemble son personnage, ce qui est la moindre des choses - effort minimal que je n’avais pas pu obtenir de miss K.. Terri s’est montrée à l’écoute, elle a compris et interprété à la perfection ce que je lui demandais. C’est une fille intelligente. J’ai dit à Max que sa vedette était toute naze, que je n’arrivais pas à la filmer, qu’elle était moche, bête comme ses pieds et ne dégageait rien. Le fait est que je ne peux mettre en scène que des gens que j’apprécie, qui m’inspirent et acceptent de travailler leur rôle. Miss K., rien que faire trempette dans l’océan ça posait problème. Max considère que je l’ai trahi. Il m’a mis sur le dos une négociation foireuse avec Terri et Andrea ; selon Max, à cause de moi il a perdu mille euros - j’ai fait faire de la masturbation à Terri qui n’était pas prévue et il se trouve qu’elle n’a pas pu enfiler la robe de mariée que la styliste avait préparé pour elle. À côté de ça, Max a payé une paire de pompes à miss K. et un costard à L.. L., qu’on avait attendu deux heures cet après-midi avant de pouvoir tourner. La lumière a chuté et je me suis presque retrouvé de nuit. Obligé de shooter à 12 images. Donc j’avais les yeux rivés sur la serviette en papier que j’étais en train de déchiqueter dans mes mains, et Max me passait son savon. Devant Estelle et Cyril, probablement gênés pour moi parce que je pense qu’ils m’aiment bien, et Mike qui semblait subjugué par la tournure des évènements. Il a tenté de me défendre, je lui ai dit de laisser tomber. Ils sont malades de se conduire comme ça avec moi. J’ai tous les rushes, je n’ai pas signé de contrat, je peux faire ce que je veux du film. Finalement je me suis levé en leur disant que tout ça c’était de la perte de temps, que le film serait réussi et que maintenant je voulais me barrer.
Un milieu de merde, foncièrement médiocre et grossier
On était dans une pizzeria dégueu à côté du décor, on avait dîné un peu plus tôt avec Terri, Andrea et le journaliste de Hot Video. Ce dernier m’a appris être au courant de mes projets avec Colmax - alors que je ne devais les voir que le lendemain. Donc mes rapports avec la prod se sont franchement détériorés. On verra ce qu’il en sera dans quelques semaines, quand le film aura pris forme sur ma timeline. Pour l’heure il faut que j’installe un disque dur supplémentaire dans mon G4 dédié « aux frontières de la chair » (c’est le titre du film validé par Canal +). Ce film parlera du désir, du couple, du sexe, de la jalousie, de l’amour. Cette problématique est clairement mise en place, véhiculée par divers personnages - sauf que la plupart du temps le jeu des comédiens est atroce. C’est ce qu’on appelle un film-chorale, concept totalement inconnu aux yeux de mon producteur, dont la seule préoccupation consiste à avoir suffisamment de positions par acte sexuel et des photos correctes prises pas des malotrus. D’ailleurs on a encore eu un clash juste avant la scène avec Terri et Andrea qui cloturait le tournage, parce que j’avais demandé aux photographes de rester hors du plateau. Max est intervenu, je me suis énervé, et finalement ça s’est passé comme je le voulais, je les ai prévenu après chaque changement de position et ils sont montés prendre leurs putains de photos, les vautours, fixant des images très différentes de celles du film : dans le porno les photographes n’ont aucun respect pour ce que tu mets en scène, tout ce qu’ils veulent c’est des stéréotypes de poses, d’attitudes, d’ouvertures de vagin. En fait je vous le dis, c’est un milieu de merde, foncièrement médiocre et grossier, qui refile à sa clientèle de la matière à branlette. Aucun esprit, aucun souci d’esthétisme ni de sens, de la merde en barre pour vendre du papier glacé. Je n’ai que du mépris pour ça, et ça me vaudra bien une mise à l’index sous peu. C’est peut-être la dernière fois que vous entendrez parler de moi.
Une fille rien que pour moi
Enfin, la scène avec Terri et Andrea s’est super bien passée. Ça commence avec un peu de dialogue, très assumé par les deux comédiens, qui ont eu l’air de jouer le jeu avec tout leur cœur, s’insultant allègrement, se traitant de tous les noms avant de se sauter dessus. « Fuck me, asshole », lancé par Terri Summers, ça vaut son pesant d’oscar. J’ai utilisé la pana, avec des lampes de chevet et une petite ambiance au néon, la lumière était très belle. Je suis super content. Terri a eu un peu de mal avec l’anale, je ne lui en ferai plus faire. Cette fille est une bombe. Elle n’a pas un corps parfait, mais les plus beaux seins qu’il m’ait été donné de filmer (et je commence à avoir de l’expérience en la matière) ; elle est tellement ravissante, et habitée par son personnage, elle a illuminé cette partie-là du tournage. Effectivement, elle fut ma star. Je suis allé les chercher à l’aéroport avec une rose, et le matin du dernier jour, je lui avais offert une boîte de chocolats. C’est peu de choses, mais voilà comment je traite les filles que j’aime. Ce qui a rendu fou Max. Ce qui me désole le plus au final, c’est que Terri m’avait réservé une surprise. Je devais les rejoindre en boîte après le debriefing foireux, au club Hustler rue de Berry. On est arrivé avec Mike, j’étais totalement abattu. La connasse à l’accueil s’est montrée désagréable, elle nous a pris de haut comme si on était des va-nu-pieds. Il y avait quatre gorilles à l’entrée. On a vu entrer des mecs, la clientèle de base, des espèces de nazes à cravate, des cadres ou des représentants de commerce, avec leurs tronches de cons qui allaient mater de la strip-teaseuse, et cette musique à gerber, on a décidé de se casser. On est allé fumer de la skunk et boire de la bière chez Mike, et je suis rentré me coucher, bien cassé mais toujours glauque. Or Andrea m’a appris le lendemain matin quand je les conduisais à Orly pour prendre leur avion de retour, que Terri m’avait réservé une fille rien que pour moi. J’aurais sans doute été très embêté. Je n’aime pas trop ce genre de trucs, a fortiori dans l’état où je me trouvais. Mais si j’avais pu me lâcher comme je le fais à chaque fin de tournage, peut-être aurais-je eu une érection, avec la fille s’asseyant sur mes genoux, me faisant des papouilles, tendant son cul vers moi ou me jetant des regards de braise -enfin, nul ne le sait. Tant pis, ce sera pour une autre fois.
Michel Gondry, un ancien pote à moi
Finalement, c’est Andrea qui a eu droit aux cajoleries de la miss. C’est l’histoire de ma vie, l’histoire de ma relation avec mon ami Andrea. Ensuite le lendemain, je suis allé à mon rendez-vous avec Colmax. J’ai raconté comment ça s’était passé, le tournage et tout ça. Je suis reparti avec la commande d’une série de gonzo, peut-être tournerai-je les trois premiers à Ibiza en avril ou mai, et aussi un film scénarisé, un des deux projets que je leur avais envoyé. Je leur ai aussi parlé d’une histoire que j’ai en gestation, un truc sur une jeune nana qui va se perdre dans le sexe, un film traditionnel avec de vraies scènes de cul explicites et un gros porc qui se prend un coup de couteau dans l’œil à un moment donné. Bref, je suis reparti pour de nouvelles aventures. Mais avant ça, je dois monter « aux frontières de la chair », et laisser de côté tout mon ressentiment afin de fabriquer un beau film - en dépit de ses nombreux défauts, du jeu catastrophique notamment. Laisser de côté aussi tous les regrets que je peux avoir, car au fil des jours, comme après chaque tournage, me viennent à l’esprit des plans que j’aurais dû faire, par exemple travailler les moments après la nique, faire se regarder les personnages, fumant une clope, se souriant, quelque chose de l’instant présent, la magie du rien, avec beaucoup d’intensité dans le vide, dans l’intangible, l’énergie post-coïtale qu’il y a dans une chambre après une baise d’enfer. Les regrets aussi par rapport à l’interview pour le Journal du Hard où je n’ai pas dit le dixième de ce que j’aurais dû dire, notamment ma vision du porno, de l’image de la femme, cette image que je dessine film après film et qui me semble si captivante. En un mot : la guerrière. J’ai écouté quelques trucs que m’a filés le musicien avec lequel je vais bosser, ça m’a plu. Il est motivé, on va faire du bon boulot. Je suis rentré à la maison, j’ai retrouvé avec joie ma femme et mes enfants, j’ai accompagné un de mes fils (le plus jeune) à un tournoi de foot par un froid polaire, et le soir, nous sommes tous allé à la fête de Noël de l’école, et devinez quoi, j’ai filmé. Je ne sais pas quand je pourrai monter les images. Je vendrai 15€ le DVD aux parents. C’est seulement après tout ça que j’ai enfin pu aller me coucher. J’ai fait un rêve où apparaissait Michel Gondry, un ancien pote à moi. Il ne doit pas avoir de problèmes avec ses producteurs, lui. Mais il ignore tout du bonheur qu’il y a pour un réalisateur à filmer des actes sexuels pour de vrai.
Bon. Deux nuits plus tard, ma femme et moi nous avons fait l’amour. Ce qui veut dire qu’il ne faut jamais perdre espoir.
Jack Tyler










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