Comment me suis-je retrouvé dans la forêt de Chevreuse en train de psalmodier des mantras vikings venus du fond des âges, au milieu d’une dizaine de personnes total lookées heroïc fantasy se tenant la main pour former un cercle énergétique? En essayant de comprendre le renouveau du paganisme, ce corpus de religions issues des traditions nordique, celtique, égyptienne, grecque, de la sorcellerie et de divers chamanismes importés.
Protéïforme, le mouvement est en essor, quoique dur à chiffrer précisément. Quelques milliers de pratiquants réguliers gravitent autour de la LAPF (Libre assemblée païenne francophone),de la section française de la Pagan federation international et du magazine Voies païennes, créé l’an dernier. Pas si facile d’infiltrer ces païens. Pas paranos, mais méfiants.«Dans les médias, c’est souvent l’amalgame. On est catalogués fachos, secte ou satanistes, ce qui est exactement l’inverse de ce que nous sommes»,explique Olivier Gramain, nordisant et ancien coordinateur de la LAPF. Après l’avoir convaincu de ma saine curiosité, Olivier m’emmène avec ses amis à la cérémonie intertraditionnelle de Yule pour célébrer le solstice d’hiver.
«VERROUILLAGE STARGATE»
Profil des participants? Entre 20 et 35 ans, venus de Paris, Limoges ou Marseille pour se geler dans les bois alors qu’ils pourraient regarder le DVD de Dolmen tranquillement au chaud. Intégrés socialement (étudiants, intermittents, voire... militaires), ces gens ont l’air normaux, même si on perçoit que leur adolescence n’a pas toujours été facile.
Arrivés sur le site (une petite clairière), l’atmosphère est conviviale, car le païen goûte la boutade potache. Nous bavardons en installant des autels composés de bougies, d’encensoir, de branches d’arbres et de bijoux ésotériques. Un druide va pisser contre un arbre, je prends des notes, puis il revient en me précisant que ça ne fait pas partie du rituel.
La cérémonie s’ouvre. En respectant l’alternance homme-femme, nous avançons en file indienne pour former une ronde autour des autels. Autant dire que les choses sérieuses commencent. Dans la position dite du «verrouillage stargate», les quatre éléments vont être consacrés. Avec des gestes précis et synchronisés, les invocateurs situés aux quatre points cardinaux en appellent aux forces de la nature.
L’ambiance est désormais solennelle, ce qui n’empêche pas quelques cyclotouristes de passer en écarquillant les yeux devant cette assemblée déclamant des haïkus à la gloire du chevreuil qui gambade dans la forêt.«Eh oh, eh oh, eh oh...»: nous chantons en nous tenant la main pour optimiser les circulations d’énergies, avant de nous plonger dans une longue méditation collective.
«MERDE, J’AI OUBLIÉ L’OFFRANDE»
Malgré toute ma bonne volonté, j’ai un peu de mal à me connecter aux esprits de la terre. Pardon, Odin, mon sens du sacré doit être troublé par la corruption urbaine. Le burlesque de la situation risque de me faire basculer dans un fou rire malvenu quand je croise le regard de l’espiègle photographe qui m’accompagne. Mais je me reconcentre en constatant que ce rituel n’est pas plus farfelu que, disons, une messe.
C’est maintenant l’heure des libations, exercice dans lequel je suis plus à l’aise. Chacun notre tour, nous portons un toast à la santé du solstice d’hiver, à l’aide d’une corne pleine de bière qu’il faut boire puis verser à la terre pour partager le houblon avec notre mère à tous. Il faut ensuite faire une offrande. Merde, on m’avait pas prévenu... Embarrassé, je retrouve au fond de ma poche un Grany que je dépose respectueusement pour éviter le courroux des dieux.
Car le païen est polythéiste. Plus porté sur l’immanence que sur la transcendance. Chacun pioche à son goût dans les divinités, bricole son propre kit spirituel. Du fait de l’absence de dogme, il y a quasiment autant de paganismes que de païens. Certains croient à la réincarnation, à la pluralité des âmes, d’autres, pas. Ce qui donne lieu à des discussions passionnées et incompréhensibles au non-initié sur la symbolique de tel dieu dans telle mythologie.
DÉFENSE DU LOUP
Alors, quelles sont les constantes des valeurs païennes? «Un esprit humaniste, sain, tolérant, rejetant tout forme de discrimination», continue Olivier. Le paganisme étant souvent panthéiste, la conscience écologique coule de source et se traduit par des actions concrètes, genre nettoyage de la forêt de Brocéliande ou manifestations pour la défense du loup. Bref, rien d’incompatible avec un abonnement à Télérama.
Le rapport aux autres religions? S’il rejette le prosélytisme et respecte les autres cultes, le païen garde une dent contre le christianisme, jugé oppresseur.«Mais faut pas se voiler la face: historiquement, on a perdu la guerre», se désole Cyril,33ans, employé de musée tombé dans la marmite du druidisme il y a deux ans.
Seul souci idéologique, de taille: le discours sur le retour aux racines peut être glissant.Les païens «humanistes» sont parasités par des mouvances prônant la suprématie blanche et récupérant les mêmes symboles ancestraux (marteau de Thor, croix celtique). D’où l’appel «Païens contre la haine»lancé sur Internet pour dissiper les malentendus.
Mais clairement, nos païens sont moins concernés par l’implication politique que par le développement d’un imaginaire aux vertus réconfortantes face à un monde réel moche. D’où l’utilisation de surnoms (souvent héritée des jeux de rôles) lors des cérémonies. D’où le succès croissant auprès des ados gothiques, des fans de Buffy ou de Charmed (série aux références wiccanes explicites) et de ceux d’Harry Potter ou du Seigneur des anneaux, grandes sagas païennes. Et anglo-saxonnes.
LA FRANCE HERMÉTIQUE
Car si le paganisme est embryonnaire et discret en France, il s’expose au grand jour dans d’autres pays.«Ici, le poids de la laïcité, du rationalisme et des assimilations politiques discrédite le paganisme. Même à l’université. J’ai dû faire ma thèse sur le sujet en Angleterre explique Anne Ferlat, sociologue des religions. L’Asatru est une religion officiellement reconnue en Islande depuis 1973, ainsi que Romuva en Lituanie en 2002, et Forn Sidr au Danemark en 2003.» La Wicca, elle, se déclare cinquième religion aux Etats-Unis.
Avec le mouvement global d’individualisation de la religion et de retour au sacré en cours dans l’Occident déchristianisé, le néopaganisme devrait donc avoir de beaux jours devant lui. L’an dernier, Flavien (nordisant) et Claire (druidesse) se sont fiancés suivant le rite Asatru sous un hêtre pourpre du bois de Vincennes. Ils se marieront et auront beaucoup de petits païens. Si les dieux le veulent.
« ON A BESOIN D’ÊTRE CONNECTÉ AU MONDE PAR NOTRE IMAGINAIRE »
Frédéric Lenoir est philosophe et sociologue des religions. Il nous explique pourquoi un païen sommeille en chaque fan de Tolkien.
FRÉDÉRIC LENOIR, D’OÙ VIENT LE PAGANISME ?
Ce sont des religions naturelles que l’on retrouve dans toute l’humanité. Elles ont existé avant que les civilisations se développent au tournant du néolithique. Elles sont chamaniques, c’est-à-dire que l’homme ressent le sacré à travers son vécu dans la nature.
COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS LA RENAISSANCE DU PAGANISME CONTEMPORAIN ?
On est dans une période de remodelage. Il y a toujours un besoin de spiritualité, mais on ne va plus le chercher uniquement dans les grands monothéismes liés à des codes culturels. Avec la mondialisation, on connaît les autres cultures. Et avec l’individualisation, chacun s’approprie ce qui lui convient avec son esprit critique. On se tourne vers une spiritualité liée aux émotions, au cosmos, à l’imaginaire, à la nature, au corps, à la sexualité plutôt que vers les grandes élaborations théologiques.
UN PROFIL SOCIOLOGIQUE NÉOPAÏEN ?
Ce sont surtout des citadins, qui ont fait des études, avec un cheminement intellectuel. Ils ne vivent pas leur paganisme comme les peuples antiques mais essayent de retrouver le sacré en allant dans la forêt vivre des expériences au pied des dolmens au moment des solstices. C’est une re-création.
CE RETOUR AUX ORIGINES SPIRITUELLES PEUT-IL ÊTRE RÉACTIONNAIRE ?
Chez certains, oui. Ça peut s’accompagner de deux types de discours traditionalistes: un lié à la pureté de la race, à la nature s’imposant sur la culture; l’autre, à l’ancienneté et au rejet de la modernité, c’est le mythe de l’âge d’or.
POURQUOI LA POP CULTURE RAFFOLE-T-ELLE DES RÉFÉRENCES PAÏENNES ?
Les mythes et les archétypes fondamentaux qui nous relient à la nature ont été refoulés par la raison, la science, la théologie. Mais ils restent présents chez l’homme. Le succès d’Harry Potter, du «Seigneur des anneaux» et des frères Grimm avant eux, c’est le retour du refoulé. C’est jungien. On a besoin d’être connectés au monde par notre imaginaire. Ce que font les traditions premières par le mythe et la poésie.
À LIRE: «LES MÉTAMORPHOSES DE DIEU, DES INTÉGRISMES AUX NOUVELLES SPIRITUALITÉS» DE F. LENOIR (HACHETTE). 402 PAGES. 10 €.
Archives magazine
J’AI SUIVI LES DRUIDES AU FOND DES BOIS: L’APPEL DE LA FÔRET
Paru dans Technikart n° 99
Sorcières, druides, vikings et chamans courent en liberté dans nos bois. Il faut le savoir: les «religions premières» renaissent sur fond de retour à la nature, mais aussi grâce à Tolkien et Harry Potter. Reportage chez les potes de Thor et Bélénos.
Articles précédents
Archives magazine
France Copland...
France Copland... Lire la suite
Archives magazine
The Darkness...
Le groupe britannique caracole en haut des charts avec son hard rock d’inspiration 70’s. Enième réhabilitation bien marketée ou naïveté musicale revendiquée ?... Lire la suite
Archives magazine
Samuel L. Jackson...
Grand, suave et black, Sam est star au point de transformer un rôle anecdotique en héros de légende. Comme dans « S.W.A.T. » de Clark Johnson et comme ici, n’importe comment, n’importe quoi.... Lire la suite
Archives magazine
Quoi de neuf sur la planète...
Devenu genre musical majeur, le R&B est-il toujours porteur d’idées innovantes ? Réponse grâce à sept cas d’école décortiqués par Ivan Essindi.... Lire la suite
Archives magazine
Les Transmusicales...
Rendez-vous incontournable des professionnels et du grand public, le festival va mettre le feu à Rennes pour la vingt-cinquième fois. Au programme : défrichages et nuits blanches. Comment en est-on arrivé là ?... Lire la suite





Vos commentaires
1. Verekia à posté jeudi 1 février 2007
2. Nicolas à posté jeudi 1 février 2007
3. M.M. à posté vendredi 2 février 2007
4. G. à posté vendredi 2 février 2007
5. Marina à posté samedi 3 février 2007
6. Belle Dame à posté dimanche 4 février 2007
7. lughy à posté mercredi 21 mars 2007
8. Olivier à posté vendredi 27 juillet 2007
Vous aussi, déposez un commentaire, cliquez ici