_Député communiste (et ancien maire) de Saint-Denis.
_Président de l’agglomération Plaine Commune (huit villes de Seine-Saint-Denis).
_55 ans.
_Auteur de «Drôle de coco», paru en 1999.
_Instit’ pendant vingt ans.
_A déclaré que «la colère qui s’est exprimée est sans doute légitime».
Vs.
ÉRIC RAOULT
_Maire (UMP) du Raincy (Seine-Saint-Denis).
_Vice-président de l’Assemblée nationale.
_50 ans.
_Auteur de «SOS Banlieues», paru en 2000.
_Ancien ministre de l’Intégration.
_Estime que les violences urbaines ont provoqué «plus de 50 M€de dégâts» en Seine-Saint-Denis.
Assemblée nationale, lundi 21 novembre, 16h50.Dans la salle des Quatre Colonnes, un journaliste radio relit ses notes en attendant de choper le premier député venu. Le téléviseur retransmet les débats de l’Hémicycle, à moitié vide: le projet de loi de finances pour 2006,«ville et logement», n’attire pas les foules. La droite l’emporte. Eric Raoult, lui, fait son show pendant qu’une députée s’adresse à l’assemblée. Il gueule on ne sait quoi, la vice-présidente le rappelle à l’ordre : «M. Raoult, si vous n’arrêtez pas, je suspends la séance!»Dans la salle des journalistes, Patrick Braouezec s’impatiente: entre deux coups de fil,il remplit les derniers cases vierges de ses mots croisés.
Sonnerie.Une grappe de députés apparaît enfin.Nos deux hommes, l’un communiste, l’autre UMP,s’échangent un bonjour chaleureux. On y go, messieurs les élus de la nation?
BANLIEUES EN FLAMMES = TOUTE LA FRANCE QUI VA MAL ?
DEPUIS LES VIOLENCES URBAINES D’OCTOBRE- NOVEMBRE, QUE VOUS AVEZ TOUS LES DEUX VÉCUES DE PRÈS, DE NOMBREUX ÉDITORIALISTES ET SOCIOLOGUES FONT LE RAPPROCHEMENT ENTRE CELLES-CI ET UN MAL ÊTRE PLUS GÉNÉRALISÉ. LE PHILOSOPHE JEAN BAUDRILLARD LES RAPPROCHE MÊME DU VOTE «NON» AU RÉFÉRENDUM. VOUS SOUSCRIVEZ ?
Patrick Braouezec: Oui, ce ne sont pas les banlieues qui sont en crise, c’est l’ensemble de la société. Aujourd’hui, nous sommes dans une société occidentale très développée avec des inégalités de plus en plus fortes et qui n’ont jamais été aussi voyantes. Et si on n’est pas capables de mesurer à quel point toutes ces discriminations sont sources de frustration et de violence, alors on passe à côté de quelque chose d’important.
Eric Raoult: Certes,nous sommes une société où il y a des souffrances, mais il ne faut pas tout mélanger. Ces événements ne dénotent pas forcément une crise. Et ces émeutes ne sont pas non plus une exception française: elles ont suivi celles de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis, de l’Allemagne, des Pays-Bas... Quant au «non» au référendum, il a été organisé, milité et souhaité par des démocrates qui ont eu recours aux urnes. Brûler une école n’a pas du tout la même signification: les étudiants en colère, ils n’ont pas brûlé de maternelles en Mai68!
P.Braouezec: Aujourd’hui, en France, vous avez des familles qui se font couper l’électricité, expulser et qui n’arrivent plus à vivre correctement. Et ce sont aussi ces violences-là, primaires –sans parler des discriminations raciales ou autres–, qu’un certain nombre de jeunes ne veulent plus accepter.Ce désespoir s’exprime de différentes manières à travers la société française.Par exemple, je vais régulièrement au fin fond de la Touraine, et les beuveries des jeunes les vendredis et samedis soirs sont de la même nature.Il y a vraiment à s’interroger sur les perspectives et le devenir qu’on offre à la jeunesse de notre pays.
PLUS D’ARGENT POUR LES QUARTIERS ?
DEPUIS LES VIOLENCES URBAINES, DE L’ARGENT PUBLIC À ÉTÉ DÉBLOQUÉ, NOTAMMENT POUR LES ASSOCIATIONS DE QUARTIERS. ERIC RAOULT, CONSIDÉREZ-VOUS VRAIMENT, COMME VOUS LE DITES DANS LA PRESSE, QU’IL Y A DÉJÀ SUFFISAMMENT D’ARGENT DANS LES QUARTIERS ?
E. Raoult: Tout à l’heure, on a voté le budget «ville et logement» de 2006 avec un montant jamais atteint. Il aurait peut-être fallu le multiplier par dix, mais alors, que faut-il arrêter dans d’autres secteurs? Faut-il ne donner des moyens qu’aux zones d’éducation prioritaire? On entend souvent des gens qui nous disent: «Vous aidez toujours les mêmes...»
P. Braouezec: Il faut arrêter avec ça! Je vois bien le discours idéologique qui est derrière ce genre de phrase. Eh ben non: ce ne sont pas toujours pour les mêmes! Aujourd’hui, on est en train de diviser les populations entre elles alors qu’elles ne devraient avoir qu’un seul objectif: dire «on est tous dans la même galère,on est tous confrontés aux mêmes inégalités».Et je ne reprendrai pas le fameux exemple sur la fin du discours sur «les bruits et les odeurs» d’un candidat à la présidentielle il y a quelques années...
E. Raoult: Tu as voté pour lui!
P. Braouezec: N’en parlons pas, s’il te plaît. Quand il opposait une famille française de souche à une famille étrangère qui vivait de milliers d’allocations, ce qui n’existe pas puisque les allocations sont plafonnées, on vise à quoi? A diviser des gens qui ont, pourtant, le même intérêt. Aujourd’hui, le jeu de ce gouvernement, c’est d’opposer les gens les uns aux autres: les vieux aux jeunes, les salariés du secteur privé à ceux du secteur public, etc. Cela ne peut pas être un projet de société. Moi, je suis pour une articulation radicale entre un projet collectif partagé et une responsabilité individuelle. Je suis pour que l’individu soit au centre de ce projet collectif.
LA FAUTE AUX MÉDIAS ?
QUE PENSEZ-VOUS DU TRAITEMENT DES ÉMEUTES PAR LES MÉDIAS FRANÇAIS ET INTERNATIONAUX ? ON A EU L’IMPRESSION QUE L’INTÉRÊT QU’ELLES ONT SUSCITÉ À L’ÉTRANGER A PROFONDÉMENT MODIFIÉ NOTRE REGARD SUR ELLES...
P. Braouezec: Il reste énormément de questions à se poser sur le rôle des médias dans cette histoire. Vous savez, quand vous avez un feu de poubelle dans une cité que personne ne connaît mais que la télévision russe se trouve là, il faut se demander comment et pourquoi. Il est clair que CNN est venue chercher de quoi justifier la «War on Terror», les Russes, leurs actions en Tchétchénie. Et, dans les premiers jours, nos propres médias ont joué le même rôle par rapport à la France profonde.
VOUS TROUVEZ QUE LES CHAÎNES DE TÉLÉVISION EN ONT TROP FAIT ?
P. Braouezec : On a connu d’autres périodes – en 1994 et en 1999– beaucoup plus dures. Mais les émeutes étaient très localisées et ça ne passait pas au 20 Heures comme aujourd’hui. On s’en est sortis en étant sur le terrain, en étant réactifs.
E. Raoult: Je suis d’accord: je ne comprends toujours pas pourquoi cette révolte n’a pas été canalisée dès le début. S’il y avait un maire qui aurait dû instaurer le couvre-feu, c’était celui de Clichy-sous-Bois dès le premier soir. Il fallait dire: «Attendez, on va s’expliquer avec la police, on va savoir ce qu’il s’est passé mais tout le monde rentre chez soi!» Et organiser une délégation, faire en sorte qu’il y ait une traduction de la colère et du deuil provoqués par la mort des deux jeunes gens plutôt que cette explosion déraisonnée, mal maîtrisée et propagée.
TOUS A DROITE ?
LE 19 NOVEMBRE, «LE PARISIEN» TITRAIT «LA FRANCE VIRE À DROITE», CHIFFRES D’UN SONDAGE CSA EFFECTUÉ APRÈS LA «CRISE DES BANLIEUES» À L’APPUI. AVEZ-VOUS CONSTATÉ LA MÊME CHOSE ?
E.Raoult: Il semble que les Français veuillent voter plus à droite, mais je ne sais pas s’ils voteront «le plus à droite» ou «à droite».
C’EST-À-DIRE ? FRONT NATIONAL OU UMP ?
E. Raoult: Voilà. Donc, s’ils votent UMP, je ne peux pas dire que je serais mécontent. Mais s’ils votent plus à droite, ce serait dû à quoi? Ces derniers temps, le parti socialiste a plutôt donné l’impression d’être au Mans ou à Toulouse qu’à Saint-Denis. La gauche a un peu déçu.
P. Braouezec: Il faut toujours faire attention aux sondages, surtout ceux liés à des émotions ou à une surmédiatisation... Maintenant, si la droite a comme seul projet une société avec d’un côté les bons et de l’autre, les «racailles», et s’il y a un autre projet de société, fondé sur l’égalité, la justice sociale, la fraternité et la responsabilité individuelle, on peut encore gagner. Mais pour cela, la gauche ne doit pas emboîter le pas à la droite. Elle doit rester sur son créneau, fidèle à ses valeurs. Les gens n’aiment pas les copies conformes.
«RACAILLES» ?
JUSTEMENT, CE MOT «RACAILLE»: BEAUCOUP A ÉTÉ DIT SUR SON UTILISATION PAR NICOLAS SARKOZY, AINSI QUE SUR SA PHRASE SUR LE NETTOYAGE DES CITÉS «AU KÄRCHER». CONSIDÉREZ-VOUS QUE SES TENTATIVES DE PARLER COMME UNE «CAILLERA» ONT EU UN RÔLE DE DÉCLENCHEUR DE CES VIOLENCES ?
P. Braouezec: Ce n’est pas le mot «racaille» qui pose problème mais la façon dont il est utilisé de manière générique, générale, globalisante et définitive: les gens ne sont jamais tout bien ou tout mauvais, c’est beaucoup plus complexe que ça. Et ceux qui sont tombés dans le mal à un moment, eh ben, on a une responsabilité pour faire en sorte qu’ils s’en sortent.
E. Raoult : Le mot «racaille» n’a pas été un déclencheur, mais il est tombé à un moment d’incompréhension et de non-dialogue. D’autre part, pour le Kärcher, je suis persuadé que Nicolas Sarkozy ne sait pas s’en servir, donc...
P. Braouezec: Ça vaut mieux! Surtout, qu’il n’apprenne pas!
QUI ES-TU, PATRICK BRAOUEZEC?
Au bout d’une dizaine de jours d’émeutes, le président de Plaine Commune a réclamé un «Grenelle des quartiers» et demandé à être reçu par le Premier ministre. Ses griefs ? Les projets non-réalisés dans sa commune, «symbole du mépris dans lequel est tenue cette banlieue nord». Et l’intervention télévisée de Jacques Chirac où celui-ci demandait aux élus locaux de respecter la loi imposant 20% de logements sociaux dans leur commune quand certains de l’UMP «se vantent de ne pas faire du logement social».
QUI ES-TU, ERIC RAOULT ?
L’une des têtes les plus médiatisées pendant les violences urbaines s’est fait remarquer par les rondes organisées dans sa ville (Le Raincy) et ses déclarations tous azimuts. Après l’intervention de Chirac, il a salué son «discours généreux et courageux», tout en zappant la partie sur la SRU (dite loi de la solidarité, qui prévoit un minimum de 20% de logements sociaux dans les villes de plus de 3 500 habitants ou 1 500 en Ile-de-France). Normal: sa ville ne compte que 3,9% de logements sociaux.






Vos commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Vous aussi, déposez un commentaire, cliquez ici