On a beaucoup parlé de la Possibilité d’une île pour des raisons de marketing. Pourtant, le quatrième et formidable roman de Michel Houellebecq aurait pu créer la polémique pour des raisons de fond, comme l’évocation complaisante d’une secte ressemblant fort au mouvement raëlien : pour ceux qui ne le sauraient pas encore, le héros, Daniel 1, rejoint la secte des Elohims, organisation sexuellement libertaire vantant les mérites du clonage. Celle-ci va même supplanter toutes les autres religions.
On savait que Houellebecq avait rencontré Claude Vorilhon, mais que se sont-ils dits ? Nouveau foutage de gueule de l’auteur des Particules élémentaires ou intérêt réel ? L’homme au chignon essaierait-il de faire de Houellebecq ce que la scientologie a réussi avec John Travolta et Tom Cruise ? C’est ce que nous avons demandé à Sa Sainteté Raël 1er, en direct de Valcourt, Québec.

Raël, avez-vous lu «la Possibilité d’une île» ?
Bien sûr ! Je trouve ce livre de mon ami extraordinaire. Houellebecq est un génie. On a beaucoup de points communs dans nos goûts littéraires, notamment sa passion pour Baudelaire. J’aime la littérature, même si je lis très peu d’écrivains contemporains. Jusqu’alors, aucun de m’avait vraiment convaincu, à part peut-être Richard Bach, l’auteur de Jonathan Livingstone le goéland. Dans un autre genre, j’apprécie également les ouvrages de Khalil Gibran – le Prophète –, et du sage Krishnamurti. Mais si j’aime la lecture, je préfère jouer aux jeux vidéo en ligne. Je peux passer jusqu’à six ou sept heures par jour à ça !

La secte décrite dans «la Possibilité d’une île» représente-t-elle vraiment votre mouvement ?
Toute la partie « fonctionnelle » du roman est de la pure fiction. Par exemple, la vie sexuelle est loin d’être aussi débridée dans notre mouvement que dans la Possibilité d’une île. A cause de l’image médiatique, certaines personnes, venues exclusivement pour le sexe, sont déçues. Michel, lui, a beaucoup fréquenté les clubs échangistes et a mélangé ses souvenirs avec ce qui se passe réellement chez moi. Jamais je ne me suis fait tailler une pipe en mangeant, mais je devrais peut-être essayer ! On n’organise rien non plus avec des clôtures électriques et des gardes armés ! Nous n’avons pas de laboratoire, non plus. En revanche, Michel Houellebecq a repris environ 80% de nos valeurs philosophiques.

La liberté sexuelle et l’immortalité sont, selon Houellebecq, les deux centres d’intérêt pour une religion. Qu’en pensez-vous ?
Pour une religion moderne comme la nôtre, oui ! Aujourd’hui, on désire surtout vivre éternellement jeune. Quand on a 80 ou 90 ans, on dépense l’essentiel de son énergie pour gagner un ou deux ans ! Quant au sexe, il fait bien entendu partie des plaisirs les plus sains. Il y a d’un côté les plaisirs indirects, artificiels, comme la drogue, et les plaisirs directs, que nous tenons à favoriser.

Et la quête du bonheur ?
C’est essentiel. J’ai beaucoup d’amour pour Michel, vous savez. Je le vois comme un désespéré optimiste. A chaque fois qu’il repart de chez nous, il sort toujours un peu plus optimiste.

Michel Houellebecq a donc bien fait plusieurs visites chez vous ?
Absolument. Il a fait un stage et il s’est rendu à l’une de nos conventions.

Qu’avez-vous pensé de lui, la première fois que vous l’avez vu ?
Je ne juge jamais les gens, encore moins au premier abord. Je savais qu’il parlait de nous dans un livre précédent. Plutôt en bien. Lorsqu’il a été attaqué, suite à ses propos sur le monothéisme musulman, j’ai demandé aux raëliens parisiens de le soutenir. Il a été très touché. Il est venu en Suisse. On a immédiatement sympathisé. Et notre relation s’est fortifiée.

Etiez-vous au courant de la rédaction de «la Possibilité d’une île» ?
Je ne l’ai su que sur le tard, lorsqu’il est venu me rendre visite en Espagne au mois d’août. Il m’a dit : « J’écris un livre où je parle un peu de toi. J’espère que ça va permettre de relancer le débat sur le clonage. » Toute idée nouvelle, révolutionnaire, est toujours rejetée violemment. Ensuite, les gens acceptent d’en débattre, puis l’acceptent tout court et l’adoptent comme une évidence. Ça a été le cas pour les transplantations, les vaccins…

Vous avez écrit plusieurs livres. à votre avis, Michel Houellebecq vous a-t-il «emprunté» quelques éléments ?
Quelle importance ? Tout influence tout dans le monde. Bien plus que par mes écrits, Michel a été inspiré par le stage. Et je n’ai aucun problème de copyright ! Mais s’il veut qu’on écrive un livre ensemble, ou s’il désire me rédiger une préface, j’en serais ravi.

La structure de «la Possibilité d’une île» rappelle les évangiles. Peut-on lire ce roman comme une sorte de Nouveau testament raëlien ?
J’apprécie beaucoup ce que vous dites. Vous me stimulez, là, ce qui est rare ! Après l’Evangile selon saint Matthieu, on pourrait imaginer l’Evangile selon Houellebecq ou, plutôt, l’Evangile selon saint Michel !

Houellebecq écrit: «Quant au prophète, il était régulièrement tourné en ridicule pour ses échecs successifs dans ses carrières précédentes» (pilote de course, chanteur de variétés…) Vous êtes vexé ?
Pas du tout. En tant que pilote automobile, je n’ai jamais vraiment été un champion. J’ai toutefois vécu de ma carrière de chanteur pendant un bon moment. Rien n’est mensonger. La vérité ne dérange personne.

Un peu plus loin, il met en scène l’assassinat du prophète par l’un des membres de la secte. N’avez-vous pas peur que cet événement de fiction inspire l’un de vos adhérents ?
Non, c’est le cadet de mes soucis, ah ah ah ! Les membres du mouvement raëlien m’aiment beaucoup. Par contre, je me méfie davantage de mes opposants, notamment les fanatiques musulmans, juifs et chrétiens, d’où le service d’ordre tant décrié. Je reçois de nombreuses menaces de mort. Tous les jours.

Ado, le narrateur du livre, dit qu’il prenait la croyance de ses copains juifs, catholiques ou musulmans, au second degré…
Je suis d’accord. Michel m’a dit que les églises, en quelques années, s’étaient vidées en Espagne et en Irlande. Les gens ne font que suivre la tradition familiale mais ne croient plus vraiment. Ça fait partie de la culture, un peu comme on va manger le cassoulet à Toulouse. Le petit Jésus ? Plus personne n’y croit sérieusement. Vous songez vraiment que, s’il va à quelques enterrements, Chirac croit vraiment en Dieu ?

Dans certains entretiens, Houellebecq a ouvertement remis en cause l’existence des clones humains dont vous vous targuez. Une trahison ?
Mais pas du tout ! Je n’ai jamais dit qu’aujourd’hui, les clones humains existaient. J’attends les preuves. C’est le docteur Brigitte Boisselier qui le sait et je lui fais confiance. Si la Food and Drug Administration a annoncé qu’elle allait fermer l’un de ses labos de Clonaid, c’est qu’il n’y avait pas rien, quand même ! La fusion cellulaire est un procédé qui existe vraiment, testé dans un laboratoire anglais impartial qui a prouvé qu’elle marchait. Voilà pourquoi, a priori, je crois en elle. Mais elle privilégie, à raison, la vie privée des enfants, qu’elle se refuse à exhiber comme des bêtes de foire.

Vous avez été pilote automobile, dans une autre existence. Et Houellebecq est passionné de bagnoles. Avez-vous déjà discuté avec lui sur ce sujet ?
J’ai toujours adoré les voitures. Il les connaît extrêmement bien, jusqu’aux noms très précis des modèles. Je n’ai pas pu lui apprendre grand-chose. Mais je lui ai promis de lui donner un cours de pilotage.

Au fait, vous avez quoi, comme voiture ?
Il faut savoir que 80% des routes canadiennes sont encore en terre. Alors, j’ai opté pour une Jeep Grand Cherokee. Une sacrée voiture !


RAËL, LA LIFE


1946_Naissance à Vichy de Claude Vorilhon.

1973_Après une carrière de chanteur (sous le nom de Claude Celler), de journaliste et de pilote automobile, il rencontre une soucoupe volante près de Clermont-Ferrand. Les occupants l’investissent d’une mission prophétique. Il devient Raël.

1987_Achète un terrain en France pour fonder un centre de formation des guides raéliens.

1997_Fondation de Clonaid, par Raël et Brigitte Boisselier, société de recherches sur le clonage humain.

2002_Annonce par les raéliens de la naissance du premier bébé vivant cloné.

2005_Parution de «la Possibilité d’une île» de Michel Houellebecq.


Quand la fiction clone la réalité


Dans «la Possibilité d’une île», Michel Houellebecq dresse un portrait du gourou qui en dirait long sur la personnalité de Claude Vorilhon.

«Vu de loin, je me suis dit qu’il ressemblait un peu à un singe — sans doute le rapport entre la longueur des membres antérieurs et postérieurs, ou la posture générale, je ne sais pas, ce fut très fugitif. Il n’avait pas l’air, cela dit, d’un mauvais singe: singe crâne aplati, jouisseur, sans plus. Il ressemblait aussi, indiscutablement, à un Français. (…) Il ne faisait pas du tout ses 65 ans.» Telles sont les premières pensées de Daniel 1, héros de «la Possibilité d’une île», à la vision du prophète de la secte des Elohims.
Si Michel Houellebecq semble s’être inspiré des dogmes raëliens (liberté sexuelle, clonage, immortalité, jeunesse et… soutien à Le Pen au second tour de l’élection présidentielle en 2002) sur le «fond» de son livre, le personnage du gourou ressemble trait pour trait à Claude Vorilhon, alias Raël: comme lui, le prophète de «la Possibilité d’une île» vient de la région Centre, a signé un 45-Tours dans les années 70, est un spécialiste des voitures de sport et, donc, a rencontré les extraterrestres, qui l’ont appelé à fonder une organisation.
Sans celle-ci, «on aurait peut-être eu affaire à un deuxième Bernard Tapie». Enfin, un Nanard qui aurait troqué ses costards satinés Armani pour une combinaison blanche «Cosmos 1999». Aussi, le livre nous éclaire sur les — potentiels — goûts sexuels de ce fils spirituel de Charles Fourier: «Il était par contre visiblement obsédé par les gros seins, et aimait les toisons pubiennes passablement fournies; en somme, cet homme avait des goûts simples.» Comme Houellebecq, quoi. Qui se ressemble se clone…