Avant, c’était clair. La télé, c’était de la merde et tout film qui s’avisait d’y ressembler était considéré comme telle. Steven Spielberg pouvait faire ses armes pour ABC sur un épisode de Columbo mais, après Duel, plus question d’y foutre les pieds. Les vaches étaient bien gardées.
Le tournant du XXIe siècle inventa HBO, les séries américaines, les auteurs-créateurs de séries, les DVD de séries, les Thema d’Arte sur les séries… Et depuis, rien n’est clair. Le rapport de force entre télé et cinéma ne s’est pas seulement inversé, il s’est déplacé, complexifié, amalgamé.
The L Word n’est-elle pas une fabrique hebdomadaire de films Sundance ? L’excellent Collision de Paul Haggis (en salles) n’enchaîne-t-il pas les scènes de pathos comme autant de fins d’épisodes d’Urgences ? Sommes-nous entrés dans l’ère du télé-film, à ne pas confondre avec le téléfilm, long métrage de télévision, rayé du marché et des secondes parties de soirée de TF1 ? Plus question d’opposer télé et cinéma, le temps est à la circulation féconde entre les deux.

Scénaristes contre réalisateurs

L’idée admise est qu’au cinéma, le scénariste n’a pas son mot à dire dans le processus de mise en scène, contrairement à la télévision où il règne en maître sur une armée de faiseurs syndiqués. Mais à quoi ressemblerait Hollywood si les scénaristes prenaient le pouvoir ? Que deviendrait ce cinéma américain mal en point s’il était fait par les mecs qui écrivent The Wire ou les Soprano ?
On le saura bientôt. En allant débusquer à la télé les auteurs-créateurs les plus hot du moment pour réaliser ses films de studio, l’industrie est en train de chambouler son système de valeurs. J. J. Abrams (Alias, Lost…) shoote Tom Cruise dans Mission : impossible 3, Judd Apatow (auteur culte de Freaks and Geeks) cartonne au box-office US avec le génial 40 Ans toujours puceau, tandis que David Chase, le parrain des Soprano, a deux films en magasin pour l’après-Tony.

Les génies de la TV sont-ils nuls au ciné ?

Joss Whedon, lui, a déjà franchi le pas. L’homme fort de la télé US, bien-aimé créateur de Buffy, celui dont James Cameron himself disait que s’il venait à passer sur grand écran, ça ferait des chefs-d’œuvre, Joss Whedon donc, a réalisé un film. Ce film, on se voyait déjà le brandir comme l’étendard du nouveau régime, le chaînon manquant de l’évolution. Maintenant, c’est sûr, on la ramène moins.
Serenity, tiré de sa série morte-née Firefly, est un nanar SF cheap impitoyablement écrasé par ses origines télé. Une expérience hybride qui a mal tourné. Comment est-ce arrivé ? Pourquoi la chimie n’a pas fait son travail ? Les génies de la télé sont-ils condamnés à faire du sous-cinéma ? Tentatives de réponses avec le héros malheureux Joss Whedon.


L'homme sur la frontière


Lorsque le scénariste Joss Whedon voit sa série «Firefly» retirée de l’antenne après 14 épisodes, il déplace les collines de Hollywood pour en tirer un film. Résultat ? «Serenity», un space-western-opera qui n’est pas de la télé, mais pas tout à fait du cinéma.

Saviez-vous que Buffy n’a pas toujours été Buffy ? Qu’avant d’être la série qui a marqué la pop culture au lipstick, c’était un film tout pourri avec Luke Perry et Pee-wee Herman ? Scénariste débutant et aspirant metteur en scène, Joss Whedon apprend l’humilité lorsqu’en 1991, son script de Buffy, The Vampire Slayer, entre en phase d’accouchement chez Sandollar, la boîte de prod’ de Dolly Parton. Mais une réalisatrice sans visage massacre son pamphlet féministe engagé, mélange d’horreur, de comédie et d’émotion tord-boyaux. Elle rend un nanar camp, « une sitcom ringarde où les acteurs, debout face caméra, disent des blagues et se cassent », dixit la victime.
Cinq ans plus tard, contre toute attente, Buffy renaît de ses cendres à la télé, avec le résultat iconique que l’on sait. Probable que les fans de la Tueuse aient déjà arrêté de lire. Cette histoire, ils la connaissent par cœur. Elle éclaire pourtant si bien le phénomène Joss Whedon, son destin de loser magnifique, ses batailles contre l’adversité, son entêtement à poursuivre une idée jusqu’au bout du monde et des formats. Et jusqu’à l’échec, comme aujourd’hui avec Serenity, l’adaptation ciné de son chef-d’œuvre télé, Firefly.
Ce que l’histoire ne dit pas, c’est comment, grâce à un style épique triomphal et trois séries mythiques sous le capot (Buffy, sa petite sœur Angel et ladite Firefly, assassinée par la Fox après seulement quatorze épisodes), Whedon est devenu George Lucas à la place de George Lucas : un prophète geek respecté à tous les étages de l’entertainment US (actuellement n°1 des ventes, son comics Astonishing X-Men régénère la vie sur papier des célèbres mutants). Un type dont Mark Frost, le coproducteur de Twin Peaks (excusez du peu), a dit qu’il était le baromètre de la télévision.

Son grand-père et son père, déjà…

La télé, Whedon a grandi devant. Et dedans. Son grand-père John était l’une des plumes du Andy Griffith Show et du Dick Van Dyke Show et de plein d’autres shows avec des noms d’Américains célèbres qu’on ne connaît pas. Son père Tom a gagné des brouettes d’Emmys. Chez les Whedon, on a l’écriture télé dans le sang, le rythme épisodique dans la peau.
Enfant timide et hypersensible, Joss a beaucoup donné dans la frustration et la colère adolescente. C’est là qu’il puise sa thématique d’auteur sombre et désenchanté (a-t-on déjà vu Buffy heureuse ?). Et s’il apprendra à aimer la vie télé, il sort de l’université avec le cinéma comme seule idée fixe. « J’étais persuadé d’être trop bon pour la télé. Ma famille y travaillait depuis deux générations, je n’y voyais rien de gratifiant. Je ne regardais pas de séries américaines. Moi, c’était plutôt Masterpiece Theatre (des adaptations de pièces du répertoire anglais – NDLR). »

Script doctor

Après avoir griffonné quelques gags pour la grosse Roseanne et son show éponyme, Whedon propose ses services de script doctor aux grands studios. Le job consiste à prendre un torchon écrit par un autre et à l’arranger en ajoutant une blague par-ci, un dialogue par-là : Speed (« bonne expérience, j’ai tout réécrit »), Toy Story (« idée super, scénario à chier, on était sept dessus »), Waterworld (« là, j’ai perdu le patient ») et, enfin, la consécration lorsque Fox lui demande de repartir de zéro sur le script d’Alien 4 de Jeunet. Le résultat ? « Aussi mal réalisé qu’un film peut l’être. J’étais effondré. Ce fut la dernière putain d’humiliation de ma putain de carrière cinéma. J’ai pris la décision que la seule personne qui serait habilitée désormais à saloper mes scripts, ce serait moi. »

«Firefly» assassiné

Whedon n’est pas tout à fait un puceau de la caméra. Il est même le seul, au sein de la télé network (tout ce qui n’est pas HBO et consorts câblés), à laisser parler l’image, à traiter ses épisodes comme de purs manifestes de mise en scène : « J’ai toujours fait de la télé “visuelle”. Mes épisodes sont des films à petit budget où l’information passe par les mots autant que par le cadre et la lumière. La plupart des séries ne font que causer, c’est de la radio avec des visages. Avec Hush, un épisode de Buffy où les personnages perdent l’usage de la parole, j’ai compris que pour faire du cinéma à la télé, il suffisait de baisser le son. »

«Trente plans par jour !»

Il est donc équipé lorsqu’il s’attaque à Serenity, sa première réalisation ciné. Un projet enfanté sur le modèle de l’aventure Buffy, mais à l’envers : d’abord une série, ensuite un film. Un drôle de compromis. Joss Whedon a-t-il péché par excès d’orgueil ? D’amour ? Le problème de Serenity n’est pas tant qu’il contourne l’objet « film », sa perfection virginale, pour visser les derniers boulons d’une série que personne n’a vue (diffusée en France dans l’anonymat sur Série Club). Non, l’ennui, c’est que toute la grandeur conceptuelle et philosophique du modèle ressort minable, rétrécie, sur grand écran (voir encadré).
Pourtant, les moyens sont les mêmes (« 40 M $ de budget, c’est proportionnellement égal aux 2 M $ que nécessite un épisode de série, c’est-à-dire extrêmement serré »), les figures de style sont les mêmes (« un plan-séquence d’ouverture comme dans Buffy : c’est économique, ça donne un sens de l’espace, ça crée un trait d’union entre les personnages »), les plans sont les mêmes (« Celui de River dans l’embrasure de la porte, hache à la main, je l’ai volé à un épisode d’Angel »)… Le rythme de travail ? Aussi : « Trente plans par jour ! On a bougé incroyablement vite. Le studio n’en revenait pas ! »

Pourquoi ça a merdé

L’histoire de Whedon, c’est celle d’un mec qui vit des vacances de rêve (le cinéma) mais qui continue de respirer l’air de chez lui (la télé). L’histoire d’un marquage génétique dont on a du mal à saisir la portée mais qui risque d’interférer dans l’actuelle montée en puissance des auteurs-créateurs de séries. Faut-il être aussi alien et autonome que David Lynch pour faire l’aller-retour ?
Whedon était censé représenter le meilleur des deux mondes. Son film échoue quelque part, à mi-chemin. Pourquoi organiser un discours sur la mutation télécinéma autour d’un échec ? Parce que le processus est lent, pavé d’objets bizarres comme Serenity. Oui, Joss ? : « Je l’ai tourné un peu rigide, sans me laisser de liberté. J’aurais peut-être dû réaliser à quel point l’étape du montage apporte toute sa fluidité à un film. Mieux vaut trop que pas assez. Je m’en souviendrai pour Wonder Woman. » Buffy ne s’est pas faite en un jour.


CRASH TEST «Serenity» le pilote de la série vs «Serenity» le film


Il existe deux entités «Serenity» écrites et réalisées par Joss Whedon: le pilote de la série «Firefly» et le film. Mais lequel enfonce l’autre ?

LE PILOTE DE LA SÉRIE

L’histoire XXVIe siècle. A bord de Serenity, Mal Reynolds, vétéran de la guerre contre l’Alliance, assure sa survie et celle de ses hommes au jour le jour. Son mantra ? Trouver un job, se faire payer, continuer de voler. Jusqu’à l’arrivée de Simon et de sa sœur River, ado fragile à l’ADN trafiqué pourchassée par l’Alliance. Mais quel est son secret ?
Qu’est-ce que ça raconte vraiment ? Une histoire de migrants du futur, le tableau d’un monde-frontière post-guerre civile, dur et archaïque, où les ravages de la colonisation ont salopé l’héritage culturel des hommes. Neuf «outcasts» livrés à eux-mêmes dans le grand manteau du cosmos essayent de boucler les fins de mois. C’est «Stagecoach» de John Ford, mais dans l’espace.
Ça a de la gueule? De la production de luxe qui en met plein les mirettes. Le traitement «caméra portée» traduit bien le sentiment d’appartenance à cet univers bric-à-brac, jusqu’aux plans d’effets spéciaux filmés à l’arraché, avec zooms, dézooms et mise au point sur les vaisseaux. Du jamais vu.

LE FILM

L’histoire Cela fait maintenant huit mois que River et Simon vivent à bord de Serenity au risque de mettre l’équipage en péril. Le spectre de l’Alliance se rapproche dangereusement et River se découvre de nouveaux et terrifiants symptômes. Pour Mal, il n’est plus question de fuir: c’est l’heure du dernier combat. Enfin, le terrible secret de River va être dévoilé…
Qu’est-ce que ça raconte vraiment ? Trop de choses à raconter, trop de choses à raccorder au dernier wagon de la série (l’épisode 14), de sorte qu’une fois passée la première heure d’exposition, il est déjà temps d’apporter des réponses aux questions. Là où «Serenity»-le pilote pose les bases d’un monde complexe et tangible, le film le traverse en coup de vent. Le monde à l’envers.
Ça a de la gueule? Les décors puent la brillantine, la photo crée des ambiances bon marché, les brushings sentent le spray: ce qui rendait naturel à la télé fait manufacturé au cinéma. Joss Whedon se réclame d’Anthony Mann ? Désolé, ça ressemble à un épisode mal dégrossi de «Firefly».

Verdict
Le pilote de la série est un portail vers un autre monde. Le film, un épisode de fin de saison saturé d’intrigues et de révélations en cascade. A votre avis, qui gagne ?

«Firefly»: les 14 épisodes disponibles en coffret DVD Zone 1 (Fox).
«Serenity»: sortie le 19 octobre.