De quoi la France a-t-elle peur ? Des «sauvageons» de Jean-Pierre Chevènement ? De la «Laïcité en danger » ? De l’appel des «Indigènes de la République» ? De la «montée des communautarismes» ou du spectre des violences anti-Blancs ? Pour tenter de décrypter ce phénomène complexe de la fracture sociale et de ses fantasmes associés, un groupe de chercheurs a mené pendant trois ans une enquête de terrain auprès de jeunes des cités de Toulouse, du nord de Paris ou d’Angoulême.
Leur conclusion: la fracture sociale est une fracture coloniale. Le phénomène spécifiquement français d’une nation qui, cinquante ans après la défaite indochinoise de Diên Biên Phu et le début de la guerre d’Algérie, n’a pas réglé tous ses comptes avec son passé colonial, troquant ainsi l’indigène d’hier pour le sauvageon d’aujourd’hui.
Didier Lapeyronnie analyse ce sentiment de la banlieue perçue par ceux qui y vivent comme un «nouveau territoire colonisé»: «Les banlieues ne sont pas un territoire conquis et occupé par l’armée, et les colons ne sont pas venus pour exploiter les ressources et la population. Mais le vécu de la discrimination et le sentiment d’être défini dans le discours politique par un déficit de civilisation, évoquent directement la “colonie” et donc, pour nombre d’habitants issus de l’immigration, un passé qui ne passe pas.» Face à cette impasse renforcée par les mythes entretenus par les médias (l’enfer des tournantes, l’affaire du voile, l’Arabo-Musulman ennemi de la République…), une partie des jeunes finissent par se construire un personnage qui brouille les pistes de son identité véritable. La banlieue devient un théâtre colonial.
Objectif: répondre à un mensonge par un autre mensonge. Et Lapeyronnie de donner l’exemple de jeunes se vantant devant un journaliste du «Monde» d’avoir refusé d’observer la minute de silence au lendemain des attentats de Madrid puis, après lecture de leurs propos rapportés dans le quotidien, de confier au sociologue qu’ils avaient raconté «n’importe quoi» tout en se plaignant de s’être «fait avoir» par le journaliste.
Dans cette société de l’embrouille et du faux (faux langage, faux revenus, faux emplois aidés, fausse économie), où le simulacre est érigé en système global de survie, la banlieue devient ainsi un univers vide de sens où les concepts de «citoyen», de «République», ou encore d’«intégration» appartiennent à un autre monde: celui de la fiction postcoloniale.

«LA FRACTURE COLONIALE» SOUS LA DIRECTION DE P. BLANCHARD, N. BANCEL, SANDRINE LEMAIRE / LA DÉCOUVERTE / 310 PAGES, 20 €.