Il est des conversations qu’on imagine tenues tard le soir, sans qu’aucune confusion ne permette d’en ternir la teneur d’enthousiasme: une ivresse sobre, en quelque sorte. Ces quatre entretiens sont en effet une drôle de pédagogie philosophique. On y démontre la quête de l’immortalité dans le champ de la culture depuis Diogène, on en appelle à l’invention d’une «immortalité artificielle».
Car nous vivons moins dans la vie, enseigne Boris Groys, que dans la présence des morts, ces morts qui ne sont pas morts, fantômes ou bien vampires: «La culture de masse comprend d’ailleurs beaucoup mieux cela que les théories actuelles de la critique culturelle: les seules personnes véritablement cultivées, dans les films de Hollywood, ce sont les vampires.»

LA FIGURE DE STALINE. Si la culture est le lieu de la compétition, la tâche de notre époque est de «commencer par mettre entre parenthèses la question de la différence entre la vie et la mort, entre la présence et l’absence, avant de la reposer d’une manière entièrement nouvelle – dans la perspective d’une vie transcendante, d’une vie vampirique.»
Boris Groys – né en 1947, d’origine russe mais essayiste prolifique en allemand, enseignant à la prestigieuse université de Karlsruhe dirigée par Peter Sloterdijk –, est connu en France pour un livre d’«archéologie esthétique»: «Staline, oeuvre d’art totale». Dans «Politique de l’immortalité », il est ici question d’une philosophie du cadavre et de la momie, d’un chamanisme du soupçon à l’ère médiatique ou de la volonté de prolonger «la mission métaphysique dans les conditions du monde moderne». D’autant que la philosophie, dit Groys, «commence là où l’homme commence à se justifier».

LE NOYAU DU TOTALITARISME. Athènes, puis Moscou… Souligner la parenté entre l’oeuvre d’art totale et le totalitarisme, c’est-à-dire condamner historiquement l’idée même d’avantgarde, est devenu un lieu commun (Staline proposant, avec le mausolée de Lénine, le ready made ultime). Mais il est bien plus dérangeant d’envisager l’idée que «la culture totalitaire puisse ne pas être mauvaise du tout», comme d’analyser les affinités profondes entre le matérialisme historique soviétique et la déconstruction postmoderne. Et si c’était l’adogmatisme (la condamnation de toute immortalité), et non le dogmatisme, qui constituait le véritable noyau des totalitarismes ?
Convoquant Bataille, Derrida/Heidegger ou Baudrillard, la pensée froide de Boris Groys s’avère d’une grande force contemporaine. Le scandale est qu’aujourd’hui, le miracle qu’est la culture semble avoir disparu: «Tout le monde travaille et tout le monde est fatigué.» Le scandale ? Que la culture totalitaire ait été une fête.

«POLITIQUE DE L’IMMORTALITÉ» / MAREN SELL / 221 PAGES, 20 €.