Imaginez un peu la scène. Vous êtes chez vous, tranquillement locqué dans votre canapé, c’est vendredi soir, vous êtes sur TF1. À la télé, "Ushuaïa Nature", une émission qui ne vous plait pas particulièrement, mais dont l’insignifiance du propos vous permet au moins une chose, éteindre le son. Vous profitez des images, vous révassez. Vous êtes calme, apaisé. Pourtant quelque chose attire votre attention. Nicolas Hulot sourit bizarement. Ses yeux s’écarquillent. A-t-il vu une nouvelle variété de cacatoès ? Intrigué, vous augmentez le son. Vous n’en croyez pas vos oreilles. "En route pour la rencontre de l’altérité ! Mais cette fois vous allez voir, on ne va pas se faire chier avec des éléphants balinais !" Là-dessus, trois jeunes filles nues à la peau dorée se joignent à notre éco-warrior national (également vendeur de produits pour douche) et commencent à lui caresser minutieusement la trompe. Le tout se termine en partie de jambes en l’air orgiaque avec, en fond musical discret, de la flûte de pan tendance Nature et Découvertes. Vous n’aviez jamais pris pour argent comptant les paroles de Nicolas, mais pour cette fois, vous lui donnez raison : oui, je suis d’accord avec lui, la terre est en danger, mais surtout je veux rejoindre votre collectif au plus vite ! Toujours très pro, voilà notre présentateur-étalon qui se sépare de ces belles amazones pour vous informer sur le fait que : 1- La nouvelle version d’Ushuaïa sera dorénavant diffusée en crypté. 2- Si vous souhaitez vous aussi en profiter, il vous suffit de vous abonner pour la modique somme de 15 euros. 3- La totalité des bénéfices sera reversée à une association défendant la sauvegarde de la nature. Vous bondissez. Vous voilà le téléphone en main, fin prêt à vous engager.

Je pénètre dans la forêt

Soudain, l’écran se brouille devant vos yeux gourmands. Vous hurlez. Vous vous reveillez. Tout cela n’était-il qu’un rêve ? Pas tout à fait depuis que deux jeunes Norvégiens d’une vingtaine d’années, Tommy et Léonna (c’est leurs noms) on eut la réjouissante idée de mixer écologie et pornographie et de donner un sens nouveau à l’expression : pénétrer dans la forêt. En ligne depuis deux ans, leur site www.fuckforforest.com composé de photos et de vidéos porno mettant en scène nos deux activistes et leurs amis militants offre un contenu résolument cul en contrepartie d’un forfait mensuel de 15 euros. Vous vous pignolez désormais en faisant une bonne action puisque les bénéfices sont intégralement voués à la protection de l’environnement et prioritairement à la lutte contre la déforestation. Ici, le sexe est pornographique, cru, mais toujours empreint d’une réelle joie de vivre et légitimé par un discour lucide, fédérateur et étonnament crédible dont on saisit les échos entre deux râles : "Chaque année, des hectares de forêt sont détruits, un nombre incalculable d’espèces animales et végétales sont décimées pour de simples intérêts commerciaux. (…) Fuck For Forest souhaite s’adresser aux jeunes qui se sentent concernés par la protection de l’environnement. Nous croyons qu’il est possible d’utiliser la sexualité afin de réunir des fonds. Il est temps de faire preuve d’un peu de respect envers la nature et de donner quelque chose en retour." Déroutant pour certains, l’esthétique naturaliste, limite bucolique des étreintes, de ces jeunes gens au physique de teufeurs (locks, baggy et mines radieuses de contentement) dégagent pourtant un vrai potentiel érotique, largement supèrieur à nombre de sites traditionnels. Ce cul rousseauiste fait du bien, comme un vent frais qui vient vous secouer la branche. Tels des Adam et Eve des temps modernes, Tommy et Léona niquent à tout va dans des espaces verts au charme certain et vous invitent à les rejoindre. Leurs délires sexuels sont en effet open-source. Pros, amateurs ou curieux, tous sont conviés à venir se greffer bénévolement à ce joyeux projet en y faisant don de ses photos, vidéos, orgasmes ou simples idées de mise en scène.

Membré comme une saucisse cocktail

Kitchissime dans la forme, leur site ne fait pourtant pas que réconcilier cul et engagement citoyen, il offre également une vraie alternative au porno standard et à son imagerie glacée. Le plus : la spontanéité. À la différence de la majorité des sites de boules, ici, les demoiselles ne tirent pas une gueule d’enterrement alors qu’elles se font pataudement limées par une espèce de brute, généralement aussi bien gaulé qu’une saucisse cocktail. Au contraire, elles sourient et semblent visiblement prendre leur pied. Le contenu des films est donc lui aussi écologique, loin de l’industrialisation viandarde à laquelle nous a habitué le business du X. L’environnement intime y est en quelque sorte préservé. Pour un coût de production et de diffusion minimum, FFF dégage des bénéfices non négligeables. Depuis sa mise en ligne, le site (où l’on peut d’ailleur faire son marché de produits dérivés labellisés Fuck For Forest) aurait déjà récolté plus de 50 000 Euros. Mais où va l’argent, se demandent sans doute les généreux donateurs en terminant de s’essuyer le zigouigoui ? Eh bien c’est là que ça coince : l’argent ne va pas où il veut. Il ne suffit pas d’avoir de bonnes idées et de la volonté pour faire avancer les choses. Malgré son entrain, Fuck For Forest semble déranger beaucoup de gens dans le milieu de l’écologie institutionnelle. Viré de Norvège (où le porno est encore prohibé) et aujourd’hui exilé à Berlin à la suite d’un procès retentissant concernant des subventions gouvernementales dont aurait bénéficié l’asso afin de démarrer cet ambitieux projet, F.F.F reste méprisé de nombreuse ONG. Le refus de la filière danoise de WWF à qui Tommy et Léona souhaitaient reverser une partie de leur collecte semble assez symptomatique de cette méfiance avec laquelle est reçue l’initiative de nos deux activistes.

Stéphanie de Monaco nue

Alors quoi ? Le cul et ses représentations effraieraient-ils les écolos tradi’ ? "À titre personnel, je trouve cela plutôt drôle", nous confie Murielle de Rivery, chargée des relations presses pour WWF France. Ah oui ? Pourquoi tant de frilosité alors ? "Ben, on ne voudrait pas non plus passer pour des personnes qui bouffent à tous les rateliers," nous explique notre contact. Tiens donc, mais le but d’un O.N.G n’est-il pas de réunir le maximum de fonds pour servir de nobles causes par tous les moyens ? "Si, mais c’est surtout pour nos actionnaires et nos donateurs, on ne peut pas faire n’importe quoi, ils ne comprendraient pas." C’est plus clair ! Oui, plus clair, mais étonnant pourtant lorsque l’on constate l’engouement que suscite aujourd’hui ce type d’initiative. Car c’est un fait, la nudité comme levier d’optimisation de la donation semble toujours plus d’actualité et, surtout, ne plus choquer grand monde. Dans le désordre, ont fait don de leurs corps à une œuvre de charité : Jennifer Aniston, Victoria Beckham, Kate Moss, Paris Hilton, Stéphanie de Monaco (toutes nues contre le sida), les rugbymens français (pour l’asso "Sport sans frontière"), les calendar girls du Yorkshire et la chorale de la cathédrale de Porstmouth (afin de restaurer les infrastructures des hôpitaux de leurs bleds aussi vetustes que ceux des pays de l’est), etc. En résumé, alors que tout le monde se met à poil pour défendre son moulin, nos jeunes écolos free-lance font les frais des lourdeurs structurelles et des pressions externes inhérentes à toute organisation mondialisée avec lesquelles ils voudraient collaborer. "Si Fuck For Forest nous faisait une proposition, on pourrait accepter à notre échelle, mais de toutes les manières, ça bloquerait, on a un devoir de concertation au niveau international." Toujours sur le coup mais blasé par l’immobilisme ambiant, Tommy et Léona, dont l’ambition et l’intégrité ne sont plus à prouver, ont aujourd’hui le projet de partir en Amazonie pour continuer leur combat et assurer leur street credibility au plus près des grands troncs. "On en a un peu marre de toutes ces organisations qui nous mettent des bâtons dans les roues, ce que l’on souhaite maintenant, c’est aider les gens directement et ne plus être dépendants". Y’a pas de mal à faire du bien...