Elle habite Paris et écrit des romans naturalistes, voire trash selon l’étiquette que lui a accolée la presse. Elle est l’auteur de quelques best-sellers générationnels tels que Baise-moi ou les Jolies Choses. Elle est médiatique, emblématique d’une révolte féminine et féministe. Elle signe en cette rentrée un conte de fées punk, Bye Bye Blondie.

Il vit à Auch, publie des auteurs réputés difficiles chez Tristram, sa maison d’édition, et écrit des romans conceptuels. Il a eu, comme on dit, un succès d’estime pour ses deux précédents romans, la Vie magnétique et les Contrebandiers. Il est inconnu du grand public. Il sort l’Hacienda, patchwork littéraire dopé au chaos et à la paranoïa.


Nous avons eu envie de faire se rencontrer Virginie Despentes et Jean-Hubert Gailliot car ils ont en commun un intérêt pour le rock et la pop culture dont ils font, de manière quasi opposée, le carburant de leur fiction. C’est dans le salon feutré de l’hôtel du Pas-de-Calais, rue des Saints-Pères, à deux pas de chez Grasset, l’éditeur de Virginie Despentes, que nous les avons réunis un après-midi d’été. Ils avaient plein de choses à se dire. ça tombe bien, c’est maintenant.


Mettons directement les pieds dans le plat… Virginie, qu’as-tu pensé du roman de Jean-Hubert ?
Virginie Despentes : Du bien. Qu’est-ce que voulez que je vous dise de plus ? Je suis pas critique… L’ Hacienda fonctionne par hypnotisme. Au début, on est un peu déboussolé et puis, au bout d’un certain temps, on est complètement dedans.
Jean-Hubert Gailliot : Au vu des cinquante premières pages, Bye Bye Blondie m’a semblé très mal écrit. Mais je savais que j’allais le lire jusqu’au bout. En fait, c’est comme le punk rock. Il y a plein de gens qui disent : « Ils ne savent pas jouer, donc c’est pas bon. » C’est oublier que l’incompétence musicale était la raison d’être du mouvement. Dans Bye Bye Blondie, je me suis aperçu que l’écriture collait au sujet. Tu te mets du côté de ceux qui l’ont vécu. Moi, ce serait plutôt la position de ceux qui en parlent. Au total, tu produis un effet littéraire mais sans la moindre recherche de cet effet. Je suis éditeur et j’en vois passer des manuscrits qui essayent de suivre cette voie, la pertinence en moins.

Il est question dans vos deux livres de contre-culture, de sous-culture et, en particulier, du rock. Pour vous, le roman rock est-il un genre littéraire à part entière ?
J.-H. G. : Pour moi, ça n’existe pas. Il n’y a que la littérature. Un roman rock, cela signifierait qu’il n’y a qu’une seule chose qui passe dans le roman, le rock. Or la littérature fait forcément passer beaucoup plus.
V. D. : Pour moi, ça peut exister mais il faudrait définir et codifier le genre. Pour l’instant, ça reste encore trop flou, virtuel.
J.-H. G. : La seule chose importante, c’est qu’un écrivain réussisse, avec les moyens qui sont les siens, à récupérer quelque chose de l’énergie et de l’impact du rock. C’est pour ça que Lester Bangs(1) est un très grand écrivain, même si son œuvre est constituée de chroniques de disques ou de comptes-rendus de concerts. Il a voulu et il a su, grâce à sa langue et sans passer par le roman, rivaliser avec les gens dont il parlait.

Les grandes plumes rock vous ont-elles également influencés ?
V. D. : Patrick Eudeline ou Philippe Manœuvre, je les lisais quand j’étais gamine. Ils ont été importants et leur rencontre a ensuite certainement eu une influence. Mais ça n’a pas été le déclic littéraire, en tous les cas pas consciemment.
J.-H. G. : J’ai trop lu Lester Bangs. Je suis clairement contaminé par son côté moraliste. A quoi ça sert ? Pourquoi c’est comme ça ? Est-ce que c’est une bonne opération d’avoir autant investi dans le vinyle ?

Même si vous ne faîtes pas dans la critique rock, vous écrivez tous les deux sur le rock et d’une façon très rock.
J.-H.G. : Dans l’Hacienda, il est moins question de musique que de tout ce qui est autour. J’essaie d’évoquer le moins possible des notions, des marques ou de mots datés. Alors que dans ton livre, Virginie, il y a des noms de groupes, des titres de chansons, des paroles. Tu parles vraiment de la musique, alors que mon personnage est obsédé par ce que ça signifie.
V.D. : Et ce n’est pas exactement le même rock.

Dans «Bye Bye Blondie», le personnage écoute Motörhead à l’hôpital psychiatrique. Pour se détendre, il y a mieux…
V.D. : Je suis super pas d’accord avec ça. Il n’y a pas le côté dépressif de Joy Division. ça met en forme, Motörhead. C’est vachement positif, c’est du rock, quoi ! Et c’est un des rares groupes de hard respectés par les punks. Toi, t’aimes bien ?
J.-H.G. : Non, pas tellement. Mais je respecte.

Aujourd’hui, est ce qu’il vous semble que le rock se muséifie ?
V.D. : ça veut rien dire. Je crois que les vrais artistes du rock, les grands, vont se sanctifier avec le temps et pas s’affadir. Regarde Iggy Pop : quand tu le vois sur scène, tu te fous qu’il ait reçu la médaille de je ne sais quoi. Au lieu de disparaître, les icônes rock vont devenir des petites religions. Un mec comme Kurt Cobain est chaque année moins mort. Je vais vachement sur Internet lire les blogs des gamins. C’est étonnant de voir à quel point la musique y tient une place importante.
J.-H. G. : Ce qui est raide quand même, c’est la transformation de tout ça en culte.
V. D. : C’est un truc de moins de 20 ans. On parle beaucoup du support qui véhicule la culture et la transforme en produit. Mais le support n’est pas si important. C’est génial que des gosses fantasment sur Hendrix, les Doors ou les Stooges. Comme nous on pouvait avoir un rapport à Rimbaud, malgré sa récupération et son institutionnalisation. L’essentiel passe. En contrebande, comme disait Scorsese.
J.-H. G. : Tu es optimiste. Il y a eu un temps où les nouveaux venus disqualifiaient les prédécesseurs. Alors que maintenant, le rock a un côté Lagarde et Michard. On n’a plus l’impression qu’un nouvel artiste puisse émerger sans faire appel à l’histoire du genre. D’où l’intérêt du rap.
V. D. : Et de la techno.
J.-H. G. : Oui. Quand on a 14-15 ans, il est nécessaire de pouvoir se brancher sur un truc à fond, sans avoir l’impression d’avoir besoin de l’étudier de manière quasi universitaire.

Vos livres semblent constitués comme de véritables albums. D’ailleurs, il y a même le crédit des chansons à la fin de «Bye Bye Blondie».
V. D. : Oui, mais ça, c’est pour des raisons strictement légales. C’est Grasset qui m’a demandé. Il y a eu des procès.
J.-H. G. : C’est la preuve par le juridique de ce que sont devenues la culture et la contre-culture aujourd’hui. L’Hacienda est effectivement constitué comme un disque. Les chapitres sont comme des morceaux. Et Trente Minutes à Harlem, le court texte que je publie parallèlement, est comme un titre non-retenu pour l’album, une sorte de maxi.

Qu’est-ce que vous écoutiez en écrivant vos livres ?
V. D. : Moi, c’était Pearl de Janis Joplin.
J.-H. G. : Eminem et Alan Vega.

Au fait, comment s’est déroulée l’écriture de vos livres ? Virginie, est-ce que ça a été aussi rapide que pour le dernier, que tu avais écrit en quelques jours ?
__ V. D. : Non, Bye Bye Blondie, je l’ai écrit sur plusieurs mois et en plusieurs fois. J’étais complètement sereine, contrairement au précédent.
J.-H. G. : J’écris doucement, et je relis. Que veux-tu ? C’est l’école de Flaubert. Chaque phrase est problématique.
V. D. : Tu sais quel bouquin tu vas écrire ou tu hésites ?
J.-H. G. : Un matin, je terminais le précédent. Et l’après-midi même, je commençais celui-là.

Croyez-vous que la littérature soit touchée autant que la musique ou le cinéma pas la récupération de la contre-culture ?
V. D. : Je ne sais pas trop. Mais il se passe encore moins de choses en musique et en cinéma. Donc, ça prouve que la littérature est peut-être moins touchée. Franchement, j’ai beau être passée chez un gros éditeur comme Grasset, je n’ai pas l’impression d’avoir radicalement changé. ça vient sûrement du fait qu’il y ait moins d’argent. Du coup, les gens les plus « dangereux » font de la musique et du cinéma.
J.-H. G. : Surtout, on peut faire un livre sans moyens, ou si peu. Il suffit d’aller voir un banquier et dire que l’on veut refaire sa cuisine ou acheter une voiture, et on publie un livre. C’est comme ça que j’ai démarré les éditions Tristam.
V. D. : Pour un disque, c’est autrement plus emmerdant.
J.-H. G. : Dans un roman tu peux, comme je l’ai fait, imaginer la rencontre des New York Dolls et de Philip Roth. Tandis que Coppola s’est ruiné en castings…

Aujourd’hui, on à l’impression qu’au contraire de ce qui se passait avant, le mainstream est récupéré, réhabilité par la contre-culture.
V. D. : Oui, tiens, Madonna ! D’un seul coup, comme ça, c’est devenu trop cool. Beaucoup n’assumaient pas d’aimer ce qu’elle fait et gardaient ça secret. Et puis maintenant, ça sort. Moi, Madonna, tant qu’elle ne laisse pas de bons disques, je m’en fous. ça a toujours été une poufiasse, elle n’a jamais fait un bon album et ses clips sont à peine potables. J.-H. G. : Et elle signe des livres pour enfants… Mais le problème est plus large que Madonna. ça concerne la culture en général. La pop culture s’est transformée en quasiment plus rien. Donc, c’est devenu un sujet comme un autre.

Vous semblez tous les deux avoir été plus marqués par la littérature américaine que par la littérature française…
J.-H. G. : Quand j’avais 15-16 ans, j’étais persuadé que la littérature avait disparu, remplacée par la télé et le cinéma. C’est tardivement que j’ai découvert Robbe-Grillet et Valère Novarina. Et, quand j’ai rencontré Kerouac, j’étais persuadé qu’il écrivait à ce moment-là, que j’assistais à une résurrection de la littérature. C’était en 1976-1977 : mon univers mélangeait Patti Smith, le punk, Kerouac, Burroughs. En France, on n’avait pas cette littérature-là. La seule littérature lisible, se raccordant à ce qui se passait ailleurs, en musique ou au cinéma, était américaine.
V. D. : En ce qui me concerne, ça a surtout été le polar américain qui m’a marqué, Hammett surtout. Burroughs et les autres, j’en avais entendu parler, mais je les ai lus plus tard.

Et dans la littérature française, qu’est-ce qui vous a marqué récemment ?
V. D. : Jean-Pierre Théolier. Il décrit vraiment la vie des marginaux de l’intérieur. Tu l’as lu ?
J.-H. G. : J’en ai entendu parler. Mon seul choc de lecture récent en France, c’est François Bon. Il invente une syntaxe à lui. C’est un peu métabolique, comme Mehdi Belhaj Kacem.

Belhaj Kacem est l’écrivain qui fait le pont entre vous ?
J.-H. G. : Je l’ai découvert quand il avait 17 ans. Il nous a envoyé son manuscrit par la poste et, avec ma collègue Sylvie Martigny, on a tout de suite vu qu’il se passait quelque chose d’important avec lui.
V. D. : C’est davantage la personnalité de Mehdi que ses livres qui me parle. D’ailleurs je pense que quand il va sortir ses deux nouveaux livres en octobre vous devriez le mettre en couverture de Technikart, comme Vincent Gallo.

(1) «Psychotiques réactions et autres carburants flingués» (Tristam).

Virginie Despentes: «Bye Bye Blondie» (Grasset). 342 pages. 18 €. Jean-Hubert Gailliot: «l’Hacienda» (L’Olivier). 320 pages. 21 €.