L’ironie finit toujours par se mordre la queue. A force de réhabiliter n’importe quoi, histoire d’avoir un wagon d’avance sur le reste du monde, à force de revendiquer haut et fort tout ce qui a été méprisé dans le passé histoire d’être à l’avant-garde du prochain retour de vague, on commence à perdre la tête. Après la réhabilitation des éléments les plus risibles de la new wave dans un vague conglomérat baptisé electroclash, il fallait vite trouver autre chose.
L’été dernier, en Angleterre, c’est donc autre chose : The Darkness. Quatre grands dadais, filiformes et chevelus, moustachu comme un ouvrier monténégrin pour l’un d’entre eux, ont conquis les charts en pratiquant un hard rock FM qu’on n’avait pas entendu depuis que Nirvana avait décapité le genre. Leur premier album, « Permission to Land », approchant le million d’exemplaires vendus, The Darkness est ainsi devenu, pendant la canicule, le plus grand groupe d’Angleterre, affirmant sa majesté grâce au single « I Believe In a Thing Called Love ».
Oasis fini, Coldplay trop chiant, l’Angleterre avait besoin d’un nouveau mégagroupe pour chanter en chœur dans les pubs. Coup de bol, depuis cinq ans qu’ils traînent leurs pattes d’éph’ de clubs pourris en premières parties miteuses, The Darkness a su s’approprier l’imaginaire collectif de tout un pays, grâce principalement à la présence magnétique de leur chanteur, une magnifique créature engoncée dans des juste-au-corps dignes des meilleures heures d’Aerosmith. Rares sont les groupes qui ont aussi bien préparé leur vedettariat. Pas de sinistre attachement à une quelconque éthique indépendante ou à un underground qui sent des pieds. « Le luxe me convient » confie Justin, le bas-ventre tatoué de flammes émergeant de son slip et la manche retroussée de son tee-shirt Foreigner révélant un autre tatouage, son prénom.
Justin a voulu son fantasme de rock star, il l’a obtenu. Est-il plus honteux de vouloir retrouver cette gloire-là-plutôt que de se targuer inlassablement d’une crédibilité underground en martelant une növödisco fatiguée ou un garage punk appris en dix leçons ? Et si The Darkness vit le cliché débile démonté par le faux documentaire « Spinal Tap », ce n’est pas en l’ignorant mais au contraire en l’embrassant comme élément crucial de leur esthétique, non pas un sujet de moquerie mais une source d’émerveillement. Comme si l’attachement à l’innocence du passé, la reconnaissance collective du grotesque et du sublime intensément liés pouvait aboutir à quelque chose de nouveau et d’élémentaire, une joie simple mais informée par la destruction culturelle qui l’entoure.
The Darkness rejoint un terrain réjouissant et complexe, celui de la naïveté revendiquée, de la sincérité informée, de l’humour au premier degré et demi et rejoint ainsi d’autres OVNI comme Electric Six, Andrew WK ou Peaches. Une nouvelle innocence grâce à laquelle le quatuor brise le cycle de l’ironie et laisse aux groupies tout le loisir de leur mordre la queue.

« Permission to Land » (East/West).