Nous vivons dans un pays où l’on tolère que des gens soient sans emploi depuis des années, que d’autres dorment dans la rue ou subsistent grâce à un terrifiant système d’assistanat quand ils ne touchent pas des salaires de misère pour un boulot ingrat. C’est également un pays où l’on préfère mettre les jeunes désoeuvrés derrière des barreaux plutôt que de leur offrir une éducation correcte, un pays où l’on accepte que de braves gens meurent dans des accidents de voitures à cause d’un usage immodéré de l’alcool et de la vitesse chez nos contemporains. Et ce même pays est sur le point de priver une grande partie de sa population (mais une population peu loquace apparemment) d’une de ses distractions favorites et somme toute inoffensives : regarder des films pornographiques à la télévision. C’est en leur nom que je voudrais m’exprimer, et au nom aussi de ces malheureux qui se sont vus condamnés par la Justice de Bordeaux (fief du sinistre Papon, rappelons-le au passage) pour s’être laisser prendre en train de se faire tailler une pipe par une prostituée. Il m’était arrivé une aventure similaire un samedi soir après une partie de poker il y-a une quinzaine d’années de cela, avenue Van Dyck à Paris pour être précis (c’est ce très chic bout de rue du 8ème arrondissement qui meurt dans le parc Monceau), épisode qui s’était soldé par une crise de rire avec la pute en question, une petite blonde un peu ronde, qui a même insisté, après le contrôle d’identité (causant une débandade inévitable et exécutée par un jeune policier bien plus gêné que moi), pour terminer son travail et m’honorer d’une fellation dont je garde un souvenir plutôt agréable bien des années plus tard. Evidemment, il n’en fut pas de même pour toutes. Il n’y a aucune de gloire à tirer de ce genre d’amusement et beaucoup de mes souvenirs de tapin ne sont pas folichons, loin s’en faut. Mais pour être honnête, je garde tout de même de ces rencontres fugaces pas mal d’émotions et d’anecdotes savoureuses qu’il serait fastidieux de livrer ici. Pour résumé : beaucoup de ces jeunes filles m’ont paru très honnêtes et sympathiques, et globalement m’apportèrent une forme de tendresse spontanée qui comblait en moi un désir souvent imprécis, avec beaucoup de talent pour certaines, même si la plupart baclaient pas mal leur boulot. J’aimais beaucoup discuter avec les putes. Je dois avouer qu’elles me trouvaient " gentil ", ce qui signifie que j’étais un crétin acceptable.

Trois saoudiens et une pute de luxe

J’allais à Pigalle, dans ces nombreux bars qui apparemment échappent aux études sur la prostitution, ou bien chez elles (en général un studio dans un immeuble moderne avec interphone), ou simplement en voiture. J’ai tout testé hormis l’escort girl. Je ne me suis jamais considéré ni comme un tordu, ni comme un criminel. Je n’ai jamais exigé la lune ni cru aux sornettes sur mes qualités d’amant. Je payais un service. Et à ma connaissance, aucune des filles ne s’est plainte de ma conduite, aucune ne s’est dérobée lorsqu’il m’est arrivé de retourner la voir. Je ne parle pas là des putes de luxe qui se pointent dans les piaules de richards à 1000 Euros la nuit ! Ca, je n’ai jamais connu ; je n’ai tâté que de la prostitution de base, celle qui est vilipendée aujourd’hui. Car soyons honnêtes : la prostitution de luxe ne disparaîtra jamais. J’ai passé récemment un essai d’embauche édifiant comme veilleur de nuit dans un établissement prestigieux (où le prix d’une nuit était plus élevé qu’un mois de salaire pour un veilleur) et j’ai vu de mes yeux une prostituée descendre d’une suite où elle venait de vendre ses services à trois Saoudiens en jeans (ils font ici ce qu’ils s’interdisent là-bas). Mais ceux qui auront de l’argent pourront toujours avoir accès à ce genre de choses, comme à la drogue, ou à pire, il suffit de mettre le prix comme on dit. Les Saoudiens en question fumaient un joint très librement dans le hall de l’hôtel en raccompagnant la fille à sa mini Austin... Aujourd’hui, si l’on quitte ces sphères moquettées pour rouler sur les maréchaux après 22H, on en vient à tirer ce genre de conclusion géo-économiques : la prostitution est contaminée par la misère venue d’Afrique et d’Europe de l’est. La présence de ces bataillons d’Albanaises et d’Africaines m’afflige. Le trafic d’êtres humains est une chose répugnante. Mais je ne crois pas que la solution soit de pénaliser le brave type qui va se faire sucer, et encore moins la fille de joie. Grâce au X, j’ai appris le 69 Criminaliser ne supprime pas l’activité, elle la soumet seulement à des conditions encore plus précaires. Résultat : les nantis pourront toujours se payer des call-girls, tandis que les pauvres gens n’auront que les sex-shops et quelques vieilles catins du cru à se mettre sous la dent. Maintenant, après cet mise en bouche, passons à la question des films porno à la télé. Personnellement, des films X, j’ai toujours regretté qu’il n’en passe pas dans la journée. Je suis marié, j’ai trois enfants ; je ne suis pas un dangereux psychopathe. Ma femme est au courant de ma fréquentation passée des prostituées et m’en a tenu rigueur le strict nécessaire. Aller aux putes n’empêche pas un homme d’aimer sincèrement sa femme, ni d’ailleurs d’être heureux sexuellement avec elle et réciproquement. En revanche, il est vrai que j’apprécie les expériences de toutes sortes et qu’à mes yeux, rien ne peut entraver la liberté individuelle. Mon rapport au porno a commencé, comme pour beaucoup de garçons, à l’adolescence. Personnellement, j’ai fait mon apprentissage en regardant des films de cul, notamment américains. C’était au tout début des années 80. J’ai appris ainsi le cunnilingus par exemple, le 69, le triolisme ou le gang-bang, les scènes de biches, sans oublier la partouze. Ensuite j’ai eu mes premières relations sexuelles franchissant le cap entre le fantasme et le réel. Ai-je mis en pratique ce que j’avais vu ? Que nenni. Le porno ne m’a été d’aucune aide technique. Faire l’amour s’apprend sur le tas et reste une expérience unique et intime. Aucune image ne peut nous y préparer. Le dialogue, oui. Parler avec l’autre. Mais ça, on l’apprend plus tard. Par la suite, j’ai continué à regarder des films porno parce que j’aimais ça, pour me masturber ou pour le plaisir des yeux. Parfois j’en regardais avec mes copines, il m’est arrivé aussi d’en regarder avec ma femme au début de notre relation. Aujourd’hui, ça nous arrive rarement, les films passant tellement tard qu’on finit par s’endormir avant (d’où ma suggestion de les programmer plus tôt). Et puis, peut-être est-ce de la nostalgie, je trouve que la qualité a sensiblement baissé. Les meilleurs films restent à mes yeux ceux que les américains tournaient dans les années 90.

Pure démagogie

Malgré cette relative baisse de qualité esthétique, il faut noter des points positifs : grâce aux diffusions télé, le milieu du porno français s’est considérablement assaini ces dernières années. Mieux : à l’instigation des diffuseurs, un code déontologique est apparu (ils refusent par exemple toute pénétration d’objets, y incluant à mon grand dam les vibromasseurs qui soit dit en passant sont quand même faits pour ça). Or en cas d’interdiction, tous ces progrès risquent de disparaître. Certes, les producteurs comme les consommateurs pourront se rabattre sur le DVD, mais la démarche est différente, et la prise de risque au niveau de la production plus importante. De même, si le but est d’éloigner les ados du porno, là aussi il risque de ne pas être atteint sauf à interdire également la vente et l’édition de DVD et de cassettes. Bien sûr, les sex-shops ou les rayons X des vidéo-clubs sont surveillés et interdits aux mineurs, mais n’importe quel ado connaît un grand susceptible de se procurer une cassette. Sans parler des distributeurs automatiques qui sont encore plus simples d’utilisation. Ou encore du Net. Non, interdire le porno à la télé est une mesure de pure démagogie, sans réelle conséquence sur la consommation proprement dite. S’il s’agit de protéger la jeunesse, commençons par remettre en cause l’extrême mercantilisme de notre société qui foule aux pieds des valeurs fondamentales telles que la solidarité, la fraternité, la justice, l’équité. L’interdiction des films X à la télé, elle, ne fera que satisfaire la frange la plus réactionnaire de ce pays. Par contre, ne sera aucunement résolu le problème des tournantes qui relève plus de l’éducation et des conditions de vie, ni celui du sexisme qui est un problème de culture et là encore d’éducation. Aujourd’hui, si l’on veut éviter qu’un enfant tombe sur un film porno à la télé, il suffit de retirer la clef de son décodeur ou de changer encore une fois son code parental, et le tour est joué. Ce qui serait réellement intelligent, de la part du gouvernement et de ceux que ce débat concerne, ce serait d’évoquer le film pornographique comme une simple tentative de représentation artistique de l’acte amoureux. De lui permettre de développer des formes poétiques et expérimentales (même si tout un pan de la production perpétuera ses vieilles recettes) grâce notamment à des aménagements juridiques et à un meilleur statut. Mais pour cela, il faudrait avoir les couilles de déplacer le propos, d’abandonner l’idéologie et d’ouvrir un véritable débat sur la place du sexe dans la société.

[1] Tekken 4, Namco sur PS2

[2] In Les jeux vidéos, de Jacques Henno, collection Idées Reçues