Son nom est Ron Athey. Ce souriant quadragénaire a un visage poupin et angélique, rappelant qu’il fut au début des années 60 élu par une marque de lait en poudre plus beau bébé de Californie. Pourtant, depuis environ 10 ans, sur les scènes du monde entier de Zagreb, à Mexico, le bougre est capable des plus affolante transgressions corporelles… Devant des publics souvent médusés, il s’est livré sur lui même aux pires sévices : il s’est planté une trentaine de seringues simultanément dans l’avant-bras, a été momifié dans du film plastique, percé de flèches pour représenter Saint Sébastien, tiré par des crochets plantés dans sa poitrine, a sorti le drapeau américain enfoncé dans son anus.

Tattoo anal

Ce n’est pas tout : il s’est aussi fait une couronne d’aiguilles et s’est injecté plusieurs litres d’eau saline pour tripler le volume de son scrotum. Récemment, pour un spectacle/hommage à Bataille, il s’est fait tatouer un des derniers endroits disponibles de son anatomie : l’anus. Et a même franchi un tabou ultime à l’occasion d’un de ses spectacles : faire couler sur scène le sang contaminé, le sien et celui de ses compagnons , pour la plupart séropositifs.

Punks déjantés

Mais, contrairement aux apparences, Ron Athey est loin d’être un freak cherchant à tout prix la surenchère, loin du Jim Rose Circus, cirque de punks déjantés. Il n’est pas non plus, seulement, une icône des milieux SM dont les clubs sont quelque peu exigus pour l’exigence de ses spectacles… Ron Athey, un des pionniers du mouvement des modern primitives ( ce mouvement défini en 1967 par Fakir Musafar comme le regroupement de gens non issus des cultures indigènes et qui se livrent comme eux à des rituels corporels ) est invité par les plus grands théâtre du monde ( sauf en France, qui reste comme toujours quelque peu fermé à ce genre d’expression ). On pouvait découvrir récemment dans le très prestigieux Kampnagel d’Hambourg devant un public manifestement remué, Joyce la nouvelle pièce de Ron Athey.

Entre autres divertissements

Un dispositif extrêmement plastique sur deux niveaux où trois performeurs , dont l’extraordinaire contorsionniste Hannah Sim , évoluaient au dessus de trois écrans vidéos géants où l’on pouvait voir des images peu habituelles dans ce genre d’endroit. Entre autres divertissements, un film de fist vaginal, un autre montrant un jeune homme se scarifiant sauvagement au couteau de cuisine… Un spectacle magnifique plastiquement et à la mise en scène extrêmement aboutie où la présence des deux femmes permettait de revenir sur la plus tendre enfance de Ron et sur les débuts de sa " vocation "… Les deux figures féminines, une habillée en strip-teaseuse obsédée par son image et l’autre plus vieille passant le plus clair de son temps à écrire des textes incompréhensibles, évoquaient l’étrange entourage qui a élevé Ron dans la Californie hippy des années 60.

Epouser Elvis

Ron a en effet grandi entre une grand mère et une tante quelque peu barges, pratiquant les rites pentecôtistes de manière extrême et underground. " Elles m’expliquaient que notre famille était élue par Dieu pour chasser le Mal . J’ai passé mon enfance à errer vers des lieux de miracles du Sud de la Californie où l’on était censé guérir les cancers, ma grand mère pratiquait l’écriture automatique, et elle et ma tante me destinaient à devenir un très grand pasteur. J’avais à peine dix ans des gens venaient me voir et apposaient les mains sur moi.. Ma tante était persuadée qu’elle allait donner une deuxième naissance au Christ avant d’épouser Elvis !! A 15 ans j’avais un réel problème pour vivre sur Terre, ma tête voulait vivre dans ce délire génial psycho !"

Araignée sur le crâne

Mais toutes les choses ont une fin et Ron Athey s’enfuit à 17 ans sans laisser d’adresse pour la capitale de tous les vices, Los Angeles.. Il se tatoue lui même à l’aiguille des croix et des étoiles sur les doigts , reliquats de son éducation chrétienne délirante, puis dépense ses 50 premiers dollars pour se faire tatouer une araignée sur le crâne…La carte des tatouages de son corps est d’ailleurs l’histoire de sa vie depuis les tatoos metal des premières années jusqu’aux tatouages tribaux extrêmement aboutis d’Alex Binnie reflétant sa passion nouvelle pour les cultures primitives.

Prelier amour

Il se rend compte très vite de son homosexualité et rencontre son premier amour et mentor, Rozz Williams , chanteur du groupe mythique Christian Death, devenu culte depuis que la légende veuille que Rozz réfugié quelques années plus tard dans une communauté néo-médiévaliste se soit fait crucifié par ses fans. Avec Rozz, Ron monte un groupe Premature Ejaculation et il se fait mettre au ban des clubs de rock en ingurgitant un chat mort sur scène…

Héroïne

Pendant dix ans il va plonger dans l’héroïne et dans l’underground californien des années 80… Et en 1986, la nouvelle terrible tombe : il est séropositif … Il reconnaît que la chose a été pour beaucoup le déclencheur de sa démarche artistique et se souvient de ses réflexions : " Etais-je un de ses stupides pédés qui allaient mourir du SIDA ? Juste un pauvre mec qui entre la drogue et le sexe avait contracté la maladie avant de mourir ? Comment pouvais je m’en sortir sans Dieu ? sans spiritualité ? "…

Engodage joyeux

Tout cela est largement à l’origine du travail de Ron ses dix dernières années avec sa " Torture Trilogy " ( " Martyrs and Saints ", " 4 Scenes of a Harsh Life ", " Deliverance "…) Avec le SIDA, Ron Athey est passé de la scène punk au théâtre tragique passé à la moulinette des rituels corporels inspirés par les modern primitives…Rituels SM à la croisée des rites d’initiation religieux pour conjurer la mort des proches… Les fragments de la vie écorchée de Ron se retrouvent dans ses trois pièces : une grosse drag-queen infirmière à la bouche cousue maltraite un patient incarné par Ron qui a trente aiguilles plantées dans l’avant-bras… Dans Deliverance, les protagonistes s’engodent joyeusement sur fond de diapositives kitsch seventies avant de finir recouverts par des body bags. Mais une des scènes les plus fortes reste cet énorme black séropo scarifié en direct et dont le sang contaminé imprime des bouts de Sopalin suspendus au dessus du public comme autant de témoignages de vie et de mort…

Croque-mort travelo

Joyce semble être donc un retour aux origines, quelque peu détaché de l’arrière plan SIDA pour ce " long time survivor ". Ron explore l’aliénation mentale, la schizophrénie féminine dans une forme théâtrale et plastique jamais aussi aboutie. Entre temps, Ron Athey est devenu une icône incontournable autant comme un freak gay séropo emblématique que comme le symbole d’un postmodernisme qui passe par le travail sur le corps. Désormais, tout le monde se l’arrache. Après une apparition dans " Jeune fille cherche appartement " de Barbet Schroeder il joue les apparitions dans des films branchés comme HUSTLER WHITE , hilarante plongée de Bruce La Bruce dans le milieu des prostitués de Sunset Boulevard et où Ron joue un croque-mort travelo psychopathe.

Films pornos

Il a même été débauché par la boîte de production de films porno monté par Lars Von Triers pour être le narrateur dénudé de son premier porno gay " Hot Men/Kool Boyz " … Entre temps il a écrit un livre sur son expérience pentecôtiste, monté une soirée régulière avec ses copines drag-queens dans un motel où chacune des quarante chambres est transformée l’espace d’un week end en espace de perfos. Autant dire que Ron Athey, vingt ans de galères et d’underground à son actif, ne chôme pas. Et qu’on espère voir très vite Joyce dans notre bel hexagone. Une tournée anglaise est prévu en juin, mais pour l’instant aucune salle française ne s’est manifestée. A bon entendeur, salut.