12 juin 2000 : un lundi férié pour des millions de salariés qui enchaînent benoîtement une troisième grass mat’ d’affilée. Hervé-Pierre Gustave, HPG pour les intimes (et ils sont nombreux) est, lui, debout depuis longtemps. Normal pour celui qui " travaille quinze heures par jour, six jours sur sept " et qui doit enchaîner aujourd’hui trois films de cul. Un rythme effréné et un violent contre-pied à ceux qui pensaient que le porno consistait à se dorer la pilule au bord de piscines californiennes.
Spécial obèses
Il est 10h00 et le tournage d’un film " spécial obèses " pour la firme Concorde s’annonce bien. Dans le très bel appartement de l’artiste Alberto Sorbelli - connu entre autres pour avoir tapiné dans les musées -, deux hardeurs vont passer trois heures à asperger de lait, de confiture et de Coca une jeune fille aux formes plus que généreuses avant de la baiser sauvagement sous la douche. Ambiance surréaliste avec Hervé dans le rôle du réalisateur qui encourage les protagonistes : " Etalez-lui bien la confiote d’abricots sur les seins et le cul. Oui, oui, comme ça, c’est parfait. "
Transexuel déchaîné
Le tournage terminé dans les temps, HPG file chez lui pour un autre film dans lequel Titof, la star montante du porno français, fera subir les derniers outrages à un transsexuel déchaîné. Enfin, dans la soirée et pour bien terminer la journée, un troisième film, bi celui-là (deux mecs et une fille), le genre qui monte dans la production X française.
Authentique obsédé
Travailleur forcené, HPG entame sa douzième année dans le dur monde du X. Une longévité que nombre de ses confrères lui envient mais qui ne doit rien au hasard. L’homme est un authentique obsédé. A 20 ans - l’âge où les garçons font des escapades au sex-shop en attendant de trouver une petite amie -, HPG passe son temps à mater des films X en cabines ou des peep-shows. Et se découvre bientôt une vocation.
Une brésilienne au Trocadéro
" J’ai commencé comme strip-teaser au théâtre Saint-Denis. En fait, je faisais l’amour sur scène. J’y ai bossé deux ans avant de débuter ma carrière de hardeur. " Une carrière qui n’ira que crescendo : " Dans ce milieu, dès qu’un mec bande bien, ça se sait et tu es engagé. Mon premier film en tant qu’acteur, Une Brésilienne au Trocadéro, est une merde sans nom. Je n’avais qu’une demi-gaule mais, bon, ça s’appelle la formation. "
Depuis cette demi-réussite, donc, le succès ne l’a plus jamais quitté. Il enchaîne six cents films (plus que Delon, Depardieu et Belmondo réunis), dont les célèbres Sodoman et les Mamies perverses s’exhibent dans la rue qu’il qualifie lui-même, avec une subtile ironie, de " petites perles du cinéma d’auteur ". Mais c’est à partir de 1995 que la carrière d’HPG prend un coup de testostérone : il accède au statut envié de porno-star.
Avant-gardiste du sexe
Il sera dès lors primé chaque année dans la catégorie meilleur acteur européen au Hot d’Or et dans de nombreux festivals mais n’obtiendra jamais le titre tant convoité. " Je crois que je suis trop avant-gardiste pour eux. " On veut bien le croire. Il suffit de voir ses films amateurs déjantés dans lesquels des hardeuses se font baiser dans la rue, dans le métro, dans le TGV, dans des cimetières, au bord du périph’… Toujours à la recherche du bout de l’extrême, Hervé se filme lui-même en action, dans les situations les plus incongrues. Dans le milieu du X, ce genre va bientôt porter un nom : gonzo.
Nouvelle Vague
Comme les reportages du célèbre Hunter S. Thompson - journaliste tête brûlée auteur de la perle " Il faut des couilles en bronze pour faire ce que je fais " - auquel Hervé voue une grande admiration. On est loin ici du porno institutionnel. Ses audaces lui coûteront plusieurs arrestations par des flics stupéfaits de tant d’imagination. " Toutes proportions gardées, mes films sont un peu comme ceux de la Nouvelle Vague qui s’insurgeaient contre le cinéma de studio ".
Fanstasmes et délires sexuels
Aujourd’hui, HPG a déjà réalisé plus d’une centaine de films : " Je me suis dit que pour continuer à être excité, il fallait que je saute les filles qui me font réellement bander. Désormais, je choisis celles avec qui je veux travailler et, en plus, ça me permet de vivre mes fantasmes. " Son credo : " Je réalise des road movies qui parlent de sexe avec énergie et instinct. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il y a un scénario, mais je m’amuse à le détruire au fur et à mesure du tournage. Mes films sont des délires sexuels dans lesquels j’impose mes fantasmes à mes partenaires qui, en retour, m’imposent les leurs. Mes limites sont celles de la fille."
" Depuis peu, je tourne aussi des films avec mes amis gays et bi. J’aime beaucoup tourner avec les homos. Les mecs sont plus sérieux que les filles au moment du clap. " Onze ans de porno. Des milliers de sexes. Des millions d’allers-retours. Et la tendresse, bordel ? " Je serais blasé si je continuais de tourner pour Marc Dorcel (célèbre producteur de hard chic français, NDLR). Attendre dix heures avec une perruque de traviole sur la tête pour tirer une nana, franchement, c’est très chiant. De toutes façons, les films de Dorcel m’emmerdent profondément même si le bonhomme est éminemment sympathique. "
Le secret pour ne pas débander
Et d’enchaîner sur le caractère impitoyable d’une industrie qui - à l’instar du monde du travail où l’on évolue en costard-cravate - ne supporte pas les défaillances de ses acteurs : " J’ai eu bien sûr quelques pannes, très rarement, mais c’est arrivé. Sur les tournages, tu as le droit de te planter une fois mais pas deux. Dans le milieu du X, on ne te fait aucun cadeau. Tu peux assurer en permanence pendant deux ans et si par malheur, un jour, tu n’y arrives pas, on dira que tu es trop vieux pour ce métier. Mon secret pour ne pas débander ? Entretenir mon obsession en me branlant dans des endroits variés. Par exemple, au Gymnase Club, préférer suer dans les douches en s’astiquant le manche plutôt qu’en étant sous des haltères. "
Baiser des actrices
Depuis trois ans, la carrière de HPG s’est lentement déplacé vers les frontières du cinéma " classique ". Mais, comme tout expatrié qui se respecte, il reste près de ses racines. En 1997, il tourne dans la Chambre, un court-métrage de Cédric Klapisch, ce qui lui donne envie de poursuivre dans ce cinéma. Souci de respectabilité ? Pas vraiment. " Le cadre étriqué du porno ne me suffisait plus. J’ai eu envie de me taper les actrices du ciné traditionnel qui, il faut bien le dire, sont plus jolies que les hardeuses.
Branleurs du Cours Florent
En plus, je me sens bien meilleur acteur que tout ce ramassis merdique de branleurs sortis du Cours Florent. " Dès lors, Hervé est engagé dans divers productions. Il tourne sous la direction de Catherine Breillat dans Romance - " Je n’ai jamais envié le succès de Rocco (Siffredi, superstar du X et également acteur dans Romance, NDLR). En tant que hardeur, il assure bien. Il est beau gosse, marrant, plaisant à écouter. Je préfère entendre Rocco en interview que toutes ces petites starlettes du X qui racontent n’importe quoi " - de Virginie Despentes dans Baise-moi et, tout récemment, de Bertrand Bonello dans un film avec Jean-Pierre Léaud et Romane Bohringer. " Je n’ai pas eu la chance de me branler face à Jean-Pierre Léaud, qui semble au moins aussi timbré que moi, mais face à Romane, ce qui est quand même pas mal ".
Godard et Lars von Trier
Sur sa lancée, HPG enchaîne en produisant, réalisant et jouant dans Acteur X pour vous servir, un court-métrage entre porno, cinéma d’auteur et comédie, qu’il envoie à certaines personnalités du cinéma " traditionnel ". Des personnalités comme Jean-François Richet, Léos Carax, Jean-Luc Godard, Gaspar Noë ou Lars von Trier s’intéressent à son travail (Claude Lelouch lui enverra, en revanche, une carte " Sans mes compliments ").
Branleurs preneurs de tête
Cet accueil lui donne des idées. Il multiplie les rencontres avec des réalisateurs, des plasticiens, des artistes. Et participe à Paris à l’expo-performance Pour un objet-dard en compagnie de Sophie Calle, Vincent Corpet, Paul-Armand Gette, Joël Bartoloméo ou Pierre et Gilles : " Je me suis retrouvé entouré de branleurs preneurs de tête qui parlent de sexe tout en restant habillés. " Comme un avion avec des ailes, Hervé se lance, à partir de 1998, dans son projet le plus ambitieux : la réalisation d’un journal intime en vidéo. " Je me suis astreint à filmer ce qu’on ne montre habituellement pas dans le milieu du porno : les coulisses de mon activité et des moments de ma vie privée. "
Cracher dans la soupe
Un milieu du X avec lequel HPG semble vivre des relations ambivalentes : " Je n’ai pas beaucoup d’amis dans le X mais, de toutes façons, je n’ai pas beaucoup d’amis en général. Les hardeuses sont pour moi des collègues de travail que j’aime beaucoup mais pas au point d’ aller dîner au resto avec elles après un tournage. Quant aux réalisateurs, on trouve beaucoup de ringards et de gâteux, pas mal de mythos mais aussi quelques personnages sympathiques. Certains diront que je crache dans la soupe. Ça ne me dérange pas. "
Troublant et indécent
Le film HPG, "son vît, son œuvre", qui sera diffusé à l’automne sur Canal+ dans le cadre d’une nuit consacrée aux journaux intimes, se révèle d’une étonnant crudité. Du cinéma vérité dans toute sa puissance. Dur, troublant, indécent. On y voit Hervé vanner des nanas de façon arrogante, se faire couvrir d’injures en retour, sortir d’une fête parisienne ivre mort, prendre l’apéro en s’aspergeant le sexe, faire passer des castings à des filles visiblement dépassées par les événements : " J’ai horreur des gens qui se construisent un piédestal. Je suis suffisamment sûr de moi pour m’exposer ainsi. "
Salope
Et lorsqu’on lui demande comment un hardeur, figure ultime du macho man dans l’imaginaire collectif, peut accepter de se montrer aussi vulnérable face aux filles, il rétorque : " Je traite pas mal de filles de salopes car moi-même j’en suis une et je les autorise donc à me traiter comme tel. " Les filles, parlons-en : " Au total, j’ai couché avec environ huit cents filles, que ce soit dans ma vie privée ou dans ma vie professionnelle." Un trou et rien d’autre ? " En onze ans de porno, je ne suis jamais tombé amoureux et je ne suis jamais parti en vacances. Je n’en prendrai que le jour où je tomberai vraiment amoureux. " Bravade d’un acteur qui se revendique hardcore ou façon de se protéger pudiquement ? Quoi qu’il en soit, le jour où HPG tombera amoureux, le porno romantique sera né.
[1] Le plan Northwoods, monté en 1961 par des militaires anti-communistes américains, visait à justifier une intervention au Cuba par des attaques sur des cibles civiles américaines. Ces attaques allaient ensuite été attribuées aux Cubains.
[2] Codes d’identification et de transmission de la présidence, cités selon Meyssan et le New York Times par les assaillants pour avertir le Secret Service américain d’une attaque sur la Maison Blanche et Air Force One.
[3] Le Monde Télévision, samedi 16 mars 2002
[4] Le Monde Télévision, samedi 6 avril 2002










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