" Ca fait sept ans que je travaille à Pigalle, et j’en ai fait le tour. Je suis passé du rêve à la désillusion...En fait, je suis arrivé dans ce sex-shop par hasard. J’ai commencé à donner quelques coups de main à un ami qui bossait ici, et je suis resté. A l’époque (dans les années 80),il y avait déjà de l’argent, mais surtout une très bonne ambiance dans le quartier. Pigalle, c’était un rêve pour moi : les filles, la nuit, l’interdit...A dix-sept ans déjà, je venais ici avec des copains. Un de nos voisins qui bossait ici nous emmenait avec lui dans ses sorties. Nous, on était encore lycéens, sérieux... et tout à coup, on a pris cette réalité en plein visage : la réussite sociale d’un de nos meilleurs potes grâce au marché du sexe, la vie facile.

Age d’or

Quand tu demandes aux vétérans du quartier comment c’était avant, ils lèvent tous les yeux au ciel. Il y a une trentaine d’années, c’étaient des Italiens qui tenaient les sex-shop, puis des Corses. A l’époque, on parlait de code d’honneur : tous ceux qui étaient dans le business étaient solidaire et respectueux. Aujourd’hui, 90% des murs appartiennent à des Juifs qui donnent les boutiques en gérance à des Asiatiques. Les plus grands ont commencé à grignoter les plus petits. Mon patron, lui, veut vendre la boutique. Pour les petits sex-shops, c’est difficile. Avec toutes les charges, il doit se faire des marges de 2 à 2 et demi (3 à 4 pour un gérant)...Et puis, il ne se sent plus en sécurité. Le week-end, des mecs des banlieues viennent saccager les boutiques, foutre la pagaille. L’image du quartier se dégrade.

Frilosité

La conjoncture a commencé à changer à la fin des années 80. Avec l’apparition du Sida, les gens ont commencé à avoir peur, et la Guerre du Golfe en 91 n’a rien arrangé. On l’a vraiment ressenti économiquement. Habituellement, on faisait de très bons chiffres en été et en décembre : il y avait toujours un mec du Moyen-Orient qui venait dévaliser le quartier...des Italiens aussi, grands amateurs de poppers, des Allemands...Aujourd’hui, il y a beaucoup moins de touristes. Ils vont ailleurs, ils ont d’autres besoins...Les cars n’ont plus le droit de stationner dans le quartier, et quand il y en a, ils sont remplis de Russes qui débarquent un sandwich à la main, après avoir fait leurs courses au Monoprix !

Arnaque

Pour les hommes, c’est une énorme déception. Ils viennent pour les filles, mais il n’y a plus de prostituées à Pigalle. Elles sont dans les rues piétonnes, à Saint-Lazare ou rue Saint-Denis, et les travestis ont pris leur place. Aujourd’hui, on ne cherche plus à faire du spectacle, mais de l’argent. Avant, on arrivait à attirer les clients avec une certaine complicité et de l’humour. Aujourd’hui, c’est tout juste si on ne t’arrache pas le bras pour te faire rentrer ! Les arnaques des cabarets ont terni l’image du quartier. Leur but : faire consommer les gens de force. Pour 100F, tu as droit a un show et à une conso. Mais une fois à l’intérieur, les filles s’arrangent pour te faire boire, quand la bouteille de mousseux avoisine les 1000 balles...Certains sont repartis complètement plumés !

Faux-cul

Les gens sont toujours gênés de rentrer dans un sex-shop. C’est très hypocrite : il faut pousser un lourd rideau pour rentrer alors qu’il suffit d’aller au kiosque du coin ou de se connecter au Web pour s’exciter ! Nos meilleures ventes, ce sont les gadgets et les videos en promo. Avant, il n’y avait pas de prix, c’était à la tête du client. Certains vendeurs se faisaient des salaires de cadres sup. Dans les années 80, les cassettes de films zoophiles se vendaient jusqu’à 2500F ! Aujourd’hui, on les brade à 100F..et les magazines comme Colormax proposent de " voir la suite " sur Internet...Moi, je n’ai plus la fraîcheur des débuts, mais il y a beaucoup de jeunes qui travaillent ici, maghrébins surtout, et qui sont motivés. Pas besoin de CV ou de lettre de motivation. Ils ne toucheront pas forcément plus qu’ailleurs, mais ils sont payés sur le champs.

Femme-objet

Je n’ai jamais travaillé ici pour revendiquer une liberté sexuelle. Trop de liberté, c’est comme trop d’interdits : il y a des dérapages. Dans les pays nordiques, on fait tourner des mineures de 14 ans dans le porno. La femme est devenue un morceau de viande. Pour vendre. Il n’y a plus la magie de l’approche, l’excitation du mystère... "

[1] Le plan Northwoods, monté en 1961 par des militaires anti-communistes américains, visait à justifier une intervention au Cuba par des attaques sur des cibles civiles américaines. Ces attaques allaient ensuite été attribuées aux Cubains.

[2] Codes d’identification et de transmission de la présidence, cités selon Meyssan et le New York Times par les assaillants pour avertir le Secret Service américain d’une attaque sur la Maison Blanche et Air Force One.

[3] Le Monde Télévision, samedi 16 mars 2002

[4] Le Monde Télévision, samedi 6 avril 2002