Lorsque les historiens chercheront à dater le basculement de civilisation qui secoue l’Occident, sans doute s’accorderont-ils sur l’émission Bouillon de culture du 9 octobre 1998. Là s’est joué un passage de relais entre l’ancien et le nouveau, le XVIIIe et le XXIe siècle, entre Philippe Sollers et Michel Houellebecq. Un Sollers soudain décati, tentant de récupérer un Houellebecq à la sauvagerie sourde. En vain, puisque tout oppose ces deux-là.

Old school

Le premier rêve de scandales mais n’embobine même plus les vieilles peaux du VIIe arrondissement. Le second voudrait juste qu’on lui foute la paix mais se retrouve dans l’œil du cyclone médiatique. L’auteur de Femmes n’en finit plus de sculpter son personnage old school d’un artiste maudit qui nique à tout va. L’auteur des chef-d’œuvrales Particules élémentaires incarne le héros damné des temps à venir : celui qui baise que dalle.

Libéralisme sexuel

Sollers fantasme sur de supposés interdits que lui seul parviendrait à transgresser. Houellebecq constate leur mise à sac et diagnostique l’avènement d’un libéralisme sexuel et amoureux. Une ère nouvelle où il ne s’agit plus de conquérir des libertés - elles sont là - que de les apprivoiser. Et où l’amour échappe à la discipline pour se découvrir précaire.

1) Précarité amoureuse

Touzes

Paul baise beaucoup : ses potes lui envient ses quelques cent soixante conquêtes. Depuis quelques temps, il se rend en touzes. Pourtant Paul ne désire qu’une chose : vivre un amour de plus de deux jours. Il frime du haut de son palmarès mais jalouse secrètement la vie de couple de ses amis. A Paris, on compte 25% de célibataires âgés de 35 ans. Richard et Nadia se sont aimés avec fougue. Ils se sont mariés, "à la vie à la mort". C’était il y a trois ans, la fête fut magnifique. Ils entament maintenant une procédure de divorce. Aujourd’hui, 90% des unions sont consommées hors mariage contre 25% seulement dans les années 60.

Relation échangiste

Dans les grandes villes, un mariage sur deux est suivi d’un divorce, en moyenne dans la quatrième année. Georges vit avec Ellen, Mounir avec Sophie. Les deux couples sont les meilleurs amis du monde : ils travaillent dans la com’, passent leur été ensemble dans le Luberon, y regardent leurs mômes pousser. Un jour, les quatre ont décidé d’avoir des relation échangistes. Ça n’a pas raté : Mounir et Ellen ont lâché leur conjoint pour se maquer ensemble. Aux dernières nouvelles, Sophie et Georges sont en ménage. Les quatre se sont réconciliés et ont passé deux semaines aux Baléares, pour la plus grande joie des enfants. En 1990, plus de deux millions d’enfants ne vivaient plus avec leurs parents d’origine. Edwige ne rêve que du prince charmant et peut en parler des heures avec ses copines. Parfois, elle s’enflamme pour un type, a les yeux qui brillent deux jours durant après l’avoir baisé. Une semaine plus tard, elle lui trouve mille défauts et le lourde.

Même pas sobre

Aujourd’hui, une 25-35 ans sur quatre vit seule. Amoureux, Dom a juré fidélité. Or ça fait deux heures qu’il se fait allumer par une minette aux grands yeux noirs. Même pas sobre, il trouve le courage de s’éclipser de la fête et rejoint, mélancolique le domicile conjugal, pense à se branler, pense à sa compagne, pense que demain ça sera passé.

Tourner homo

Joël peut rentrer dans un désir rageur à la simple vue d’une publicité exposant des seins nus dans la vitrine d’une pharmacie. Il baise régulièrement mais ne décolère pas contre les femmes, si difficiles à séduire, si compliquées dans leur tête. Récemment, Joël a formé le projet de tourner homo, "parce que les relations sont plus simples et libres" expliquait-il à ses amis éberlués. Il n’empêche : une fois au pieu avec Armand, il n’a pas réussi à bander. En cinq ans, Mulder et Scully ne se sont toujours pas embrassés.

2) La tyrannie de la romance

Séquences dépressives

Malaise amoureux contemporain : rien ne se passe comme prévu. Enfants, nous avons été bercés au rythmes des romances. "Bien sûr nous aurons beaucoup d’enfants/Notre vie sera un conte de fée charmant", chantaient Jacques Perrin et Catherine Deneuve dans Peau d’âne. Ça sonnait comme une évidence : l’âme-sœur nous était d’ores et déjà promise. Nous avons grandi, les apaisements ont succédé aux révoltes, les phases maniaco aux séquences dépressives.

Rébarbative mer d’huile

Nous avons appris sur le tas : draguer et baiser, casser ou se faire jeter, tomber amoureux. Tout ça pour se rendre compte de l’intox dont nous avions été victimes : en vrai, les bergères ne se transforment pas en princesses et les princes ne descendent pas de la grenouille. Du moins pas longtemps : six mois, un an tout au plus. Bientôt, ça foire. Entre deux accalmies joyeuses, la vie de couple navigue entre insupportable tempête et rébarbative mer d’huile. Et nous au milieu à galérer pour maintenir le cap muni d’une boussole devenue folle. Non, décidément ça ne se passe pas comme prévu. Et rien ne change : adultes, on continue de nous matraquer de contes de fées à deux balles.

La passion amoureuse ?

L’époque n’a que ces mots à la bouche. Lara Fabian, Voici ou La vie est belle de Begnigni y incitent à outrance. Il va bien falloir admettre que ce n’est pas tant une "tyrannie du plaisir" sous laquelle nous vivons - comme l’a prétendu Jean-Claude Guillebaud, effaré par la prolifération porno et le délitement des familles dans un récent best seller -, mais bien plutôt une dictature de la romance. Vivre seul n’est pas super bien vu, tromper sa nana est franchement dégueu.

Point de salut

Hors de la fusion romantique, point de salut, nous rappelle-t-on sans cesse. Osez vous plaindre de l’impossibilité de s’y tenir et la sentence tombe : pathétique narcisse, égoïste irrécupérable. Chair à psychiatres. Loin de nous cependant l’idée de dénigrer l’amour au nom d’un quelconque trip érotico-libertin. Vivre auprès de l’être aimé et qui vous aime reste un must existentiel que rien ne concurrence, si ce n’est une invit’ à l’avant-première de Star Wars, la menace fantôme.

Problème

C’est plutôt la conception imposée du sentiment amoureux qui pose problème. Celle que renvoie notre imaginaire contemporain et donne forme à nos désirs. Car, à l’essai, ce côté eau de rose cheap, j’me meurs d’amour et va-z-y qu’on s’installe sur une île déserte se révèle être une véritable escroquerie.

3) La fin des romantiques

Produit 99% artificiel

Au risque de décevoir, signalons donc cette vérité : l’amour tel que nous le fantasmons aujourd’hui n’existe pas depuis l’éternité. Loin d’être bio, cet idéal romantique est un produit à 99% artificiel et appartient à une période historique récente : les années 50. C’est à ce moment et pas avant qu’apparaît la pratique du flirt, que s’inventent les effusions de tendresse et que s’impose au plus grand nombre le mariage d’inclination.

Déliaison amoureuse

C’est tout le mérite du sociologue Serge Chaumier que de nous le rappeler dans un essai érudit et formidablement intelligent, la Déliaison amoureuse, cas quasi unique dans l’histoire de l’humanité, le modèle fusionnel, qui a régi les soixante dernières années et où deux ne font plus qu’un, découle d’une confusion inédite entre le mariage et la passion amoureuse. Et, malgré son jeune âge (voir notre encadré l’Amour à travers les âges), il est déjà en train de disparaître, laissant place à d’autre façon d’imaginer sa vie amoureuse.

4) Le cul entre deux ères

Fidélité charnelle

En apparence, l’idéal de fusion pète de santé. En réalité, il se barre en couille. "Une idéologie dérivée de l’éthique bourgeoise amène les gens à croire que le grand amour fusionnel qui dure toujours est possible, s’exclame Chaumier. Et nombreux sont ceux qui s’efforcent de s’en convaincre leur vie durant. Or, tout prouve que c’est une illusion. Que c’est socialement, psychanalytiquement, énergétiquement impossible ! Pris dans ces contradictions, l’individu contemporain veut la fidélité charnelle et la jouissance éternelle du sentiment amoureux.

Doc Gyneco

"A un moment donné forcément ça coince ! Aussi la plupart des couples trouvent un autre mode relationnel qui demeure non-dit, non-formalisé, quasi honteux dans notre société tant l’amour romantique est socialement valorisé." Subrepticement, le tiers exclu revient. Mais cette fois peu d’amants, et peu de putes, au contraire de l’amour courtois des siècles passés, et en tous cas bien cachés. Car cet intrus nécessaire se virtualise : culture porno, raves sans attouchement, désir hystérique de bébé - "Depuis que Nike fait des chaussures pour les tous petits pieds, les filles du quartier veulent de tout petits bébés", chante Doc Gyneco.

Te voilà femme

Et depuis Monica Lewinsky, nous savons que pour les Américaines, tailler une pipe n’est pas motif d’infidélité. Surtout, le mythe s’étiole. Encore sur un piédestal il y a trente ans, les poètes romantiques du XIXe siècle nous apparaissent désormais tocards en la matière : Stendhal décrit "l’amour passion" comme une maladie. Baudelaire entretient pendant cinq ans une adoration chaste de Madame Sabatier. Lorsqu’enfin elle accepte de passer à la casserole, l’auteur des Fleurs du mal lui adresse illico une missive sans retour : "Il y a quelques jours tu était une divinité (…).Te voilà femme maintenant."

Des allures de branlette

L’amour romantique - celui d’un siècle bourgeois et refoulé - pêche par narcissisme, supporte mal la pénétration de l’autre, prend des allures de branlette. Quelle fan des Spice Girls supporterait ce genre de conneries sans éclater de rire ? La pudibonderie et son avatar romantico-passionnel ne sont plus de mise. Et Leos Carax est la risée du Festival de Cannes. Peu à peu, sous le coup de boutoir des femmes s’affranchissant de l’emprise des mâle pour exprimer librement leurs désirs, émerge une autre conception des rapports amoureux.

Pulsion de vie

L’idéologie romantique est peu à peu zappée tandis que la jouissance de l’instant présent prend le pas sur l’étreinte du temps. Malgré des apparences trompeuses, Titanic illustre bien la pulsion de vie qui agite l’époque : loin de l’emporter dans sa mort, Leo DiCaprio "sauve dans tous les sens du terme" Kate Winslet, la dépêtre de ses attaches de classe et lui offre une vie riche d’amour et de désirs où, actrice, elle ne se limitera pas au seul rôle de mère de famille.

Peter Pan

Le chef-d’œuvre de Cameron cristallise le sentiment tragique de la jeune génération. Une génération dont le désir d’indépendance entre en totale contradiction avec l’injonction romantique de la fusion. Mais l’idéologie a la vie dure : deux siècles de modernité bourgeoise ne s’effacent guère en un claquement de doigt. Le hiatus entre le rêve d’un amour fusionnel et la réalité contemporaine de l’autonomie, entre le modèle d’hier et celui de demain, engendre aujourd’hui une légion de névrosés, au premier rang desquelles se trouve des ribambelles de Peter Pan et de Belle au Bois dormant.

Lapins et No sex

Soit des femmes et des hommes qui, baisant comme des lapins ou se réfugiant dans le no sex, attendent désespérément la venue du prince charmant ou de la jolie Wendy mais qui, en pratique, font à peu près tout ce qui est en leur pouvoir pour que la rencontre n’ait jamais lieu. Des célibataires qui, trop souvent, vivent leur existence de sans-amour dans la souffrance. Tous les psys vous le diront : un fantasme, ça sert à ne pas passer à l’acte.

Duplicité

De même que le Prince Charmant soutient la quête d’indépendance de ceux qui en rêvent, la culture porno ne se démocratise pas au détriment des couples mais dans l’intérêt de leur préservation, les alimentant de désirs extérieurs, mais virtuels. Le problème est que cette duplicité inconsciente engendrent frustrations et déceptions censurant l’éclosion de véritables amours. "Peut-être serait-il nécessaire, pour résoudre les paradoxes et les conflits de l’amour moderne, que l’idéal de la passion éternelle connaisse des mutations", suggère Chaumier.

5) "Reste cool baby sinon je te dirais bye-bye"

Single

Justement, on y vient. Dans le poste, l’homme et la femme se prennent la tête, s’expliquent, négocient pied à pied. Mais rythment leur récrimination par un refrain repris à l’identique par les deux : "Tu es le seul qui m’aille/je te le dis sans faille/reste cool baby, sinon je te dirais bye-bye." Bye-bye, le single de Menelik, résume la réalité du couple contemporain : une histoire d’amour dont la qualité prime sur la stabilité mais qui, passée les premiers mois, ne se fourvoie pas en un romantisme wannabe brûlant avec échec ou torpeur à la clé. Mais préserve l’autonomie de chacun, joue la négociation permanente. Assume le tiers nécessaire.

Relations excentriques

Au couple fusionnel, Serge Chaumier oppose l’idée d’un possible "couple fissionnel", étant entendu que "les relations excentriques, quand elles sont plus faibles maintiennent et renforcent le couple". Poussé à l’extrême, ce nouveau modèle s’incarne en un mariage dit "open", où chacun autorise l’autre à de temporaires escapades. Sauf que, à la différence des unions d’antan, l’amour n’est pas relégué à la périphérie du couple mais s’épanouit en son centre. Etant entendu que l’amour, à la différence du sexe, n’est pas limité en quantité : "Plus on en donne, plus on reçoit et plus on en reçoit, plus on est capable de recevoir", note Chaumier.

Modèle amoureux inédit

Il ne s’agit donc pas d’un retour en arrière - où trop souvent la femme était perdante - mais d’un subtil mixte entre modèle archaïque et exigence égalitaire. "Je ne vois pas d’équivalent dans l’histoire, confirme Chaumier. Il est possible qu’un modèle amoureux inédit soit en train de naître." Evidemment, peu de couples sont aujourd’hui capables de pousser leur désir jusqu’à s’autoriser des infidélité sexuelles. En fait la plupart vivent, à mi-chemin entre fusionnel et fissionnel, une "autonomie limitée", où se renégocie sans cesse un contrat entre le permis et l’interdit : un échange ambiguë lors d’une soirée, une amitié tendre ou des vacances prises chacun de son côté.

Mariage précaire

En France on compte dores et déjà 9% de couples non-cohabitants. Un genre d’existence, parfois imposé par une société du travail en miettes, appelé à se démocratiser. Le nouveau modèle pourrait donc se résumer ainsi : un désir amoureux, deux archétypes - mariage clos et open, trois milliards de possibilités. Sollers - fan des libertins - se démocratise. Là est son malheur. Houellebecq - apologue du romantisme bourgeois d’Auguste Comte - se marginalise. Là est sa souffrance. Va falloir l’admettre : la précarité est au cœur du siècle à venir. Pour une raison simple : désormais, l’exigence d’amour prime sur tout le reste. Or, l’amour est enfant de bohème. Il n’a jamais connu de lois.

Un joyeux vau-l’eau

Et lorsqu’une société se choisit comme moteur une entité aussi paradoxale, nul ne devrait s’étonner que ses institutions partent en un joyeux vau-l’eau. Il y a vingt ans pour décrire le chaos ambiant, Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner diagnostiquèrent dans un essai fameux "Un nouveau désordre amoureux". Aujourd’hui, alors que se dissipe le brouillard post-60’s, se précise au contraire l’avènement d’un nouvel ordre amoureux. Etant entendu qu’il est ici question d’un "ordre sans l’Etat". C’est-à-dire l’exacte définition que donnait Elisée Reclus de l’anarchie.