1978. Un jeune dessinateur du nom de Romain Slocombe signe un premier album scandaleux, " Prisonnière de l’Armée rouge !". Ces photos-retouchées de Japonaises bondagées, suppliciées, tuméfiées, un bras dans le plâtre ou un baillon sur la bouche, résument l’esprit du punk : violence froide et dérision glacée, fascination pour le social-réalisme et le sado-masochisme. Bien avant le "Crash" de Cronenberg et la mode du fétichisme, Slocombe met en place un univers extrêmement précis et obsessionnel.

Femmes malades et bandées

On peut même dire qu’il invente à lui seul un sous-genre du SM, " l’Art médical ", étrange spectacle de femmes malades et bandées et titre d’un album réalisé avec Kiki et Loulou Picasso. Les deux frères sont à la tête du célèbre groupe Bazooka, autour duquel gravite Slocombe et qui donnera un équivalent du punk en matière de graphisme (photo-montages, collages, couleurs criardes, violence et dérision). Pour vivre, il travaille dans le graphisme et la publicité, avant de se tourner vers la photo dans les années 80.

Asiatiques en uniforme

Décembre 2000. Slocombe revient sur le devant de la scène par le biais d’un nouveau médium, le polar. Pour autant, il n’abandonne aucune de ses obsessions. Délaissant les ingrédients du genre - enquête, détective et critique sociale -, " Un été japonais " raconte une histoire qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la sienne. L’intrigue ? Gilbert Woodbrooke, un photographe anglais fétichiste, spécialiste des beautés asiatiques en uniforme, se rend régulièrement au Japon pour son travail. Mais ce quadra un peu pervers n’a rien de l’esthète froid et dominateur qu’on pourrait imaginer. Il tiendrait plutôt du loser sympathique. On le voit draguouiller en vain ses modèles, affronter l’amabilité refroidissante des Tokyioïtes, compter ses sous dans les transports en commun... Jusqu’à ce qu’il se heurte à la mafia nippone.

Violence et passivité

En vingt ans, quelque chose a changé. Là où le jeune Slocombe mettait en place un univers 100% fantasmatique, où tout n’était que sexe, violence et passivité, le Slocombe actuel porte un regard plus ironique et désabusé sur ses propres obsessions. Il nous montre l’envers du décor, le décalage comique entre le monde épuré de ses fantasmes et la réalité, fatalement décevante. Assistant à une performance fétichiste donnée en son honneur, le narrateur a un coup de déprime : " Ma dépression atteint les grandes profondeurs. Le flip absolu, la débâcle. Là, j’en arrive à me poser les questions fondamentales, comme : qu’est-ce que je suis venu foutre ici ? A part satisfaire mon petit ego - assister à mon vernissage - et, surtout, ma libido. Trouver des Japonaises à affubler de défroques militaires. Les photographier. Et parfois, quand elles l’acceptent ou le désirent, leur faire l’amour dans cette tenue. Je suis un artiste totalement fétichiste. Probablement incurable - je ne désire pas guérir, d’ailleurs. "

Morbide petit show

Et de conclure : " J’ai vingt ans de plus qu’eux. J’ai laissé Naoko, ma femme que j’aime et respecte quoi qu’on puisse en penser, et que je ne mérite vraiment pas, et mes deux gosses à Londres, là-bas à l’autre bout du monde où c’est encore le matin, et ils sont au collège en ce moment même, tandis que moi je traîne autour des gonzesses et de ce morbide petit show dans une cave mode de cette cité décadente... Gilbert, faudrait peut-être choisir une bonne fois pour toutes, non ? Qu’est-ce que tu veux de la vie ? Tu espérais quoi au juste, pauvre connard ? "

Jeunes pervers de tous les pays

En fait, ce livre pourrait porter en sous-titre : " Comment vieillir avec une obsession. " Un témoignage pour le moins intéressant à un moment où une nouvelle génération replonge dans l’ivresse du fantasme réalisé - sado-maso, partouzes ou clonage. Jeunes pervers de tous les pays, tournez-vous donc vers Romain Slocombe. Ce livre d’un vétéran de l’obsession démystifie l’assaut d’images affolantes que nous recevons chaque jour en pleine face, à travers la pub, le cinéma ou le Net. Et remet le fantasme à sa juste place : non pas une réalité mais une œuvre d’art, non pas une chair fade et tremblante mais une image mentale vive et tendue.

Slip couleur chair

D’ailleurs Slocombe ne fréquente guère les soirées fétichistes, qu’il juge débandantes et légèrement ridicules. Il écrivait dans son livre " L’Empire Erotique ", paru en 1993 : " Les serveuses des no-pan kissa (cafés au plancher-miroir sur lequel les serveuses sont censées déambuler sans culotte...) portent en réalité collant et slip couleur chair, et quant aux hôtesses peu vêtues des " pink salons ", elles n’iront pas vraiment plus loin que quelques frustrantes étreintes et caresses dans le noir. Qu’importe ? L’érotisme est une idée, un songe qu’il vaut mieux parfois éviter de poursuivre jusqu’à son terme. "