Selon une enquête non scientifique réalisée auprès d’un échantillon presque représentatif, environ 0% des visiteurs de Technikart.com achètent régulièrement le Figaro. "C’est un journal de merde, écrit par des vieux cons de droite. " m’a même confirmé Jean-Sébastien le maquettiste de ce site Web. Propos peu nuancés, certes, mais résumant assez bien le point de vue des jeunes sur "le plus grand quotidien de France" .

C’est le bordel au Figaro

Pourtant, récemment, une campagne d’affichage martelait sur les murs ce slogan choc "Le Figaro évolue, le quotidien évolue". Lire le Figaro serait "rebelle" et "audacieux" apprenait-on sur ces pubs aux couleurs pompidoliennes. Devant l’abîme social séparant visiblement ces 2 mondes, on décida de se prendre pour un journaliste encarté et de mener une enquête irréprochable afin de répondre à cette question essentielle. Qui es tu, en fait, le Figaro ? Es-tu, comme le prétends le message de ta pub, le quotidien de la modernité, alternative à cette pensée unique et pesante que nous inflige la lecture quotidienne de Libé ? Le tout sans verser dans l’entreprise de réhabilitation (faut pas déconner), ni dans le jeu de massacre (trop facile). A peine avions-nous commencé à nous documenter et à donner 7 francs par jour au groupe Hersant qu’un vent de panique soufflait sur le "Paquebot". Valses à la direction, purges à la rédaction : c’est le bordel au Figaro. Notre humilité nous empêchant de voir un rapport entre les 2 événements, on se vit contraint de réorienter notre angle. Actualité oblige, on opéra donc un glissement sémantique complémentaire nous menant à un "Comment vas-tu le Figaro ?" Réponse : pas très bien, voire mal.

Une mascarade

Petit rappel des faits : en juin 99, la Socpresse présidée par Yves de Chaisemartin (successeur choisi par Robert Hersant) cède 4,9% du capital d’une Figaro Holding endetté jusqu’à l’os (entre 2 et 3 Mds pour un CA de 3,7Mds). C’est le fonds d’investissement américain Carlyle qui remporte le pompon au nez et à la barbe de Dassault. Nouvel actionnaire, nouvelle impulsion. Priorité : enrayer le déclin des ventes, mal endémique de la P.Q.N particulièrement marqué au Figaro (en baisse constante depuis 86, 343 000 exemplaires en moyenne pour 99). Pour inverser la tendance, le maître mot sera MODERNITE. On frise le paradoxe. Fondé en 1826, le Figaro est un vieux journal, dans tous les sens du terme. Selon une étude d’Europon, 54,3% des lecteurs ont plus de 50 ans, dont 32,1% de plus de 65 ans. Rions avec Jean D’Ormesson, ex rédac chef : "Le Figaro va bien, je n’en dirais pas autant de ses lecteurs". Garant médiatique d’un certain traditionalisme, le Figaro incarne le conformisme ronronnant de la vieille France bourgeoise. La nouvelle formule lancée le 29 novembre 99 est donc une vraie petite révolution. En 97, Le Monde avait relancé la machine grâce à un lifting plutôt réussi, boostant ses ventes (de 321 à 344 000 en 2 ans) jusqu’à devancer un Figaro perdant ainsi sa couronne de " premier quotidien français". Comprenant qu’il vaut mieux prendre le dernier wagon que rater le train, le Figaro se refait une beauté : maquette anglaise, couleur en Une, effort sur la clarté... La cure de jouvence a pourtant ses limites. De fait, si l’évolution formelle est une réussite, on ne constate que peu de bouleversements sur la ligne éditoriale. "Cette nouvelle formule est une mascarade", nous confirme un proche de la rédaction qui préfère garder l’anonymat, et qu’on appellera donc Bambi, parce que c’est joli.

Secret de polichinelle

Toujours est-il qu’en 99, la diffusion augmente de1,9%, ce qui est bien mais pas top. Pas suffisant en tout cas. Le 3 mai, on apprend dans les colonnes du journal que "la direction a décidé de franchir une nouvelle étape en s’entourant d’une équipe renouvelée pour accélérer la modernisation du journal et parfaire son évolution sur le fond et sur le forme". Ca chie dans le ventilo en interne. Michel Schiffres, patron de la rédaction, est placardisé et remplacé dans ses fonctions effectives par Jean de Belot. Dominique Baudis, futur ex-maire UDF de Toulouse est nommé à la présidence du comité éditorial à la place de feu Alain Peyreffite. Franz-Olivier Giesbert, en disgrâce depuis 2 ans, recule encore d’un cran. Même pas averti du remaniement orchestré par Chaisemartin, il démissionne deux semaines plus tard. Cette nouvelle nous attriste profondément car nous avions rendez-vous avec lui le jour même. Logiquement, FOG nous pose un lapin. Mireille Durand, directeur de la communication, nous indique gentiment qu’il "est trop tôt pour communiquer sur la nouvelle organisation, mais que tout va très bien". Impressionné par le naturel avec lequel la communiquante en chef nous balance ses énormités, on se tourne vers notre Bambi. Son interprétation, un tantinet moins langue de bois, justifie son désir d’anonymat : "Chirac place ses pions avant la présidentielle, il fait le grand écart à droite, entre Baudis (UDF) et Jean de Belot (droite catho, proche de Pasqua)". Secret de polichinelle, mais qui prend toute sa saveur quand il vient de l’intérieur.

Lutte des clans

Quand le Figaro bouge, c’est donc sous le poids conjugué des pressions politiques et des passions internes, inévitables à un tel niveau de pouvoir. "C’est Beyrouth, niveau lutte des clans", métaphore Bambi. Pour faire vraiment très simple, il y a, d’une part, ceux que l’on pourrait appeler les modernistes, au nombre desquels on comptait Giesbert (rappelons nous que FOG vient du Nouvel Obs). C’est une face du Figaro assez méconnue du grand public. Bertrand Dicale, chef de service adjoint des spectacles, 13 ans de maison : "Vu de l’intérieur, le Figaro n’est pas aussi austère qu’il en a l’air. Je suis de gauche, ça n’est pas un secret, et ça ne m’a jamais posé le moindre problème de censure. Les journalistes ont ici une vraie liberté qu’on ne trouve pas ailleurs. C’est limite bordélique, on peut trouver 2 articles contradictoires dans le même numéro. Le fonctionnement est moins monolithique qu’au Monde". Dans la même idée, en plus provoc’, notre Bambi rajoute : "Ah, si les murs pouvaient parler...Il y a des homos et des tox comme partout ailleurs, même plus..."

A l’image du journal

De l’autre côté, les vieilles baronnies réacs qui ne se droguent pas et représentent ce qu’il y a de plus insupportable dans le Figaro. Elles sont l’image communément admise du journal et ne veulent pas lâcher le morceau. Leur influence recule mais reste bien présente. Jacques Faizant et son dessin consternant sont désormais en pages intérieures. Pas trop tôt. On a hélas toujours droit au sémillant Max Clos, dont le bloc-notes flirte parfois avec l’extrême droite. Surtout, le fameux courrier des lecteurs reste l’expression de ce que les vieux droitiers n’osent plus écrire dans leur canard. Régulièrement, des lettres déplorent l’abolition de la peine de mort. Et même sans verser dans l’antiracisme moralisateur, les courriers sur l’immigration donnent régulièrement envie de gerber. Impossible de rajeunir le lectorat avec des saloperies pareilles. Cet aspect du Figaro est d’autant plus regrettable qu’il occulte ce qu’il pourrait y avoir d’intéressant dans le canard.

Niveau des plumes

Toutes considérations politiques mises à part, le traitement de l’info internationale est souvent bien plus pointue que dans la plupart des quotidiens. Un exemple : mai 2000, le Nasdaq plonge, on craint alors un krach boursier généralisé. Là où toute la presse - et particulièrement Libération - reste évasive, se contentant de reprendre dans les grandes lignes les appels au calme des médias US, les journalistes du Figaro vont puiser leurs infos à la source, directement sur le Web de Red Herring, petit magazine en ligne incontournable sur les soubresauts agités de la nouvelle économie. C’est simple, mais il fallait y penser. Ou plutôt savoir se servir d’Internet, ce qui reste encore un challenge humain de taille dans des rédactions où la moyenne d’âge dépasse les 50 ans (en 68, ils en avaient 20). C’est aussi au niveau des plumes que la différence se fait sentir. Zola a lancé sa campagne pro-Dreyfuss dans le Figaro. Nerval, Balzac, Giraudoux et Claudel sont aussi passés par là. Laissons parler Bambi : "Je suis de gauche, mais il faut reconnaître que le talent est plutôt de droite. Renaud Matignon était un des derniers princes de l’écriture. Il n’y a pas de plumes aussi brillantes à Libé".

Dernier chic situationniste

Tout cela nous permet-il d’affirmer avec la pub que le Figaro est "rebelle", voire subversif ? Non. "D’ailleurs, cette campagne a plutôt été mal perçue à la rédaction, elle n’est pas représentative de la culture du journal", explique Bertrand Dicale. Est-ce suffisant pour abandonner Libé et se mettre au Figaro ? Non plus. Mais franchement, à l’heure de la mort des clivages politiques, existe-t-il une différence fondamentale entre un conformisme de gauche et un conformisme de droite ? Le décalage tient autant du générationnel que du politique. Si on ne lit pas le Figaro, c’est avant tout parce qu’on est né après la guerre. Une lecture sporadique et bi-annuelle ne peut donc pas faire de mal et réapprendre à communiquer avec ses grands-parents. Si l’on tient vraiment à se couvrir de ridicule, on peut même revendiquer la lecture du cahier saumon (les pages financières du journal) comme le dernier chic situationniste.