Pourquoi les images d’un homme en jupe figurent-elles dans Technikart ? Comment ce magazine qui, comme la plupart de ses concurrents, ne publie de photos de mode que pour raconter la mode et séduire ses annonceurs, peut-il accepter des clichés d’une aussi mauvaise qualité et d’un niveau esthétique parfaitement discutable ?

L’homme-jupe

Le modèle n’est pourtant ni un transsexuel célèbre, ni un ami personnel de la famille Versace. C’est un inconnu. Il s’appelle Dale Miller, il est informaticien. Il a été boy-scout, possède une licence de pilote, collectionne les allumettes, préfère le langage de programmation Cobol (mais peut tout aussi bien travailler sur Basic, Faltran, PL/1 ou DCl), se remet difficilement d’un divorce après seize ans de mariage, habite le Wisconsin et… ADORE S’HABILLER EN FEMME. Sans le savoir, Dale Miller est peut être l’un des principaux acteurs culturels d’Internet. Son tour de chant n’atteint pas les niveaux d’une chorégraphie de Blanca Li, mais sa renommée a depuis longtemps dépassé les limites de la côte Ouest. On connaît Dale le "skirtman" (l’homme-jupe) jusqu’aux berges d’Izmir ou dans les bureaux réfrigérés de Kowait City. Et on télécharge entre collègues la moindre de ses photos en escarpins, là où, paradoxalement, tout le monde semble ignorer les pages en ligne de la Fondation Guggenheim. Ironie d’Internet, l’homme-jupe n’a pas grand chose à dire. Mais ce qu’il dit est vrai, inédit, inimitable ("Je suis l’auteur d’un langage de traduction pour cassettes VMS"). Comme des millions d’autres (Jenny et son strip-tease à 17h00, Ted Jerky et ses pets sonores), sa page Web surprend comme une baffe, un relent de bière forte, un coït imprévu dans un ascenseur. Dale Miller est la vie, dans toute sa dimension frappadingue et périssable.

"Netiquette".

Une vulgarité velue - puisque c’est bien de ça qu’il s’agit - dont l’audience pourrait facilement dépasser celle de n’importe quel projet start-up. Voici la vraie nature, la vraie réalité culturelle d’Internet, telle qu’aucun autre magazine n’oserait l’avouer. Pendant des années, on nous a vendu ce réseau informatique comme un fabuleux vecteur de savoir et de connaissances (les pages "interacial sex" font un carton). L’Internet allait participer à la création d’une communauté mondiale égalitaire, plus juste, plus éduquée. Certains parlaient même de démocratie virtuelle, de "netiquette". Un monde prophétique dont la valeur ajoutée serait de pouvoir relire à distance l’intégrale de Ray Bradbury, en corps 3 sur fond vert, depuis le disque dur d’une université saoudienne. Les penseurs du cyber étaient légion (William Gibson, Jaron Lanier, Howard Reingold…), vivaient généralement en Californie, touchaient - pour certains - déjà des stock-options et occupaient l’espace médiatique en attendant que les marchands de tuyaux aient fait leur travail. Aujourd’hui, Internet est là. Le gouvernement Clinton en a fait un passage obligé (un conseiller spécial fut même chargé d’expliquer aux Français pourquoi il était urgent d’abandonner le Minitel). Une partie du patrimoine (le Père Goriot, la Torah, les archives du KGB…) y est effectivement consultable, les encyclopédies sont devenues gratuites, plus personne n’ignore qu’on peut poser des questions en direct à Charlélie Couture sur son site… Problème : tout le monde s’en fout ! Que valent les toiles de Matisse ou la lecture de Tolstoï en version ibérique, face au fric facile de Boursorama et la déconne d’entreprise de Kasskoye.com ? Nouveau média par essence, Internet n’est pas le champ de transfert du bon goût, mais un carrefour entre géants du business et prolos anonymes. Un univers totalement déjanté, fait de kitsch, de marques et d’une méchante odeur de ratatouille.

Oeuvres virtuelles de demain...

Pour la première fois, des ados ricaneurs ou des lesbiennes obèses à fouet disposent d’une puissance médiatique dont ils (elles) savent parfaitement tirer les ficelles. Chaque propriétaire d’un ordinateur peut s’offrir un fanzine dont les répercussions se feront sentir jusque dans les coulisses du gouvernement albanais. Il faut voir comment les conspirateurs américains, traumatisés par la culture JFK, réutilisent à leur profit les techniques journalistiques d’ABC ou CNN (photos floutées façon guerre du Golfe) pour prétendre qu’Elvis est vivant, ou annoncer la destruction de la Maison Blanche par des poulets géants. Génies inégalés dans l’absurde, les gays new-yorkais ont rendu le culte du cigare et de l’autofellation plus populaire qu’un inédit de Andy Warhol. Les amateurs de sport éthylique comme le "base-beer" (le base-ball avec une canette de bière) ou le "home-appliance shooting" (le ball-trap sur objets domestiques) ont poussé la mise en scène du ridicule bien plus loin que Salvador Dali et sa fameuse gare de Perpignan. Il y a quarante ans, Russ Meyer faisait des films légendaires avec de faux Hitler sodomites et un aréopage de seins volants. Aujourd’hui, des inconnus un peu lourdingues ont déjà créé les œuvres virtuelles de demain.