Vous êtes chez vous, comme tant d’autres fois. Vous avez décroché le téléphone, disposé autour de vous quelques revues, vous tenez votre sujet en main. Vous ne savez pas encore comment l’attaquer. Des images défilent dans votre tête, avance rapide, pause, léger retour, voilà, vous y êtes. Maintenant ne pas se tromper. Caresser son idée, ne pas la laisser s’échapper. Au besoin la tenir en laisse. Remettre fermement en marche arrière, cadrer différemment, faire intervenir quelques dialogues. Votre buste reste immobile, manuellement c’est la frénésie. Soudain, un affreux hurlement : on sonne à la porte. Stupeur. Panique. Effroi. Vite. Ranger, remettre de l’ordre. Vérifier qu’on n’a pas l’air dément. Vous voilà courant en rond dans la pièce, comme un poulet décapité, vos revues à la main. Le retour sur terre est difficile, hein ? Difficile aussi d’en parler à la personne souriante sur qui s’ouvre la porte. " Je ne te dérange pas ? " " Penses-tu ! J’étais en train de gang banger ta soeur dans un parking souterrain. "
La société responsable
Non. La masturbation ne se crie pas sur les toits. Un garagiste partouzeur interviewé dans VSD est devenu l’incarnation de l’émancipation humaine. Mais la branlette reste un acte honteux. Autrefois, au moins, elle était condamnée pour raisons d’hygiène physique et mentale, on pouvait se croire rebelle, hérétique. Aujourd’hui, elle prouve seulement que vous n’êtes qu’un gland. Comme le dit le psychanalyste Samuel LePastier : " Quand une chose est interdite, on peut toujours rendre la société responsable de notre frustration. Quand elle est permise et qu’on ne passe pas à l’acte, on ne peut plus se le reprocher qu’à soi-même. La culpabilité face à l’interdit a laissé place à la honte de ne pas utiliser la permissivité qui nous est laissée. Ce qui n’est plus interdit tend à devenir obligatoire. " Bien parlé, docteur.
L’insulte suprême
Ces paroles vous soulagent. Depuis toujours, vous avancez, hagard, au milieu d’une haie d’images érotiques. A croire que toute la société s’est donnée le mot pour vous exciter. Top models des journaux féminins, starlettes grassouillettes dans Télé 7 jours, érotisme smart de Max, dossier SM de l’Evénement du jeudi, pages mode de Technikart : oh les fumiers, tout ça ne pense qu’à vous traire le sperme ! Ne pensez pas à protester, à dénoncer cette débauche d’images. Il se trouvera toujours quelque publicitaire bronzé ou actrice de gauche pour dire que, vraiment, votre réaction, c’est insensé ce retour de la morale, du pire puritanisme, qu’un corps de femme c’est joli, c’est sain de le montrer. Ah, si vous avez des problèmes, d’accord, faites vous soigner ou allez habiter en Iran, mais ne touchez pas à notre liberté sexuelle. Ah les cruels ! Ah les j’en-foutre ! Les épanouis ! Ne leur répondez pas, ne cherchez pas à développer vos arguments. Leur parade viendra aussi sec, coupant court à toute discussion. Car si la masturbation est, au mieux, socialement ignorée, il en est une forme qui est elle sauvagement réprouvée : " C’est de la masturbation intellectuelle, votre truc. " L’insulte suprême est lancée. Peut-être la pire. Le sumum, la fin du monde. Les pires absurdités sont acceptables, encouragées : devenir consultant d’entreprise, aller voir cinq fois de suite Titanic, comparer les forfaits des portables, mais la masturbation intellectuelle, ah ça non alors. Partout, les bons humains s’épuisent à fabriquer du rien, à empiler des heures de travail idiot qui débouchent sur des produits vains, mais la masturbation intellectuelle, beurk, quel être prétentieux vous faites. Pour qui vous prenez-vous ? Pour rien, justement. Vous vous contentez de vous prendre en main. Vous en connaissez un rayon. Vous pourriez en faire un catalogue. D’ailleurs vous allez le faire :
Catalogue
La branlette conjugale : votre amie n’aime pas cette idée. N’empêche que, pendant qu’elle dort, vous vous levez la nuit pour vous branler dans la cuisine, en pensant que vous et l’experte-salope de votre boulot réglez son compte à telle collègue timide - si vos scènes sont " plausibles ", votre sexualité est " normale ", si vous pensez à un viol avec crocs de boucher, vous êtes resté fixé à des stades " infantiles ", votre sexualité est " perverse ", votre femme est " malheureuse ".
La branlette sur le pouce : de bon matin, ou de retour du travail, sans être nullement excité, le cerveau aussi propre qu’un kleenex vierge, soudain, allez savoir pourquoi, vous prenez la décision de vous branler, mais attention, pour l’hygiène, comme on prend un café, d’un coup, en une gorgée on dégorge, ça détend les nerfs, ça booste l’énergie. "Vous allez soumettre votre idée au docteur, le psychanalyste. Il est d’accord ! Miracle ! Larmes de bonheur".
La branlette compulsive : qui n’a connu sa traversée du désert, seul avec son sexe sous des fantasmes de plomb, les branlettes à répétition, sans sortir de chez soi, plusieurs fois par jour, le front qu’on éponge, la source qui se tarit, on creuse, on creuse, à s’en faire saigner le bout, on finit par avoir des hallucinations, des mirages surgissent, qu’on n’avait pas prévu : se faire enculer par une bande de bédouins.
La branlette revancharde : passer toute une fête à reluquer l’autre sexe peut rendre sacrément con. Et drôlement doué pour les images virtuelles et l’interactif. Plus rapide que deux mille CD-Rom, vous assemblez un bout d’épaules, un visage, des jambes, refaisant et défaisant votre oeuvre. "La branlette revancharde : passer toute une fête à reluquer l’autre sexe peut rendre sacrément con". Rien à faire : trop bourré pour bourrer.
Une vraie Orgie
Il y en a encore bien d’autres. Vous avez connu la branlette stérile, où rien ne veut jaillir, et la branlette féconde, où tout part en fanfare. Vous avez même connu la branlette esthétique, les yeux fixés sur les épaules de Kate Moss, refusant de descendre plus bas, caressant des pupilles ses clavicules en bois précieux, ses veines du cou vibrantes, tout un petit piano qui vous joue la musique de la grâce, ah. Ah ? Alors, fini ? Non. Vous n’avez pas tout craché. L’époque est profondément masturbatoire, pensez-vous. D’ailleurs vous avez une idée, pas n’importe laquelle, une juteuse : les journaux féminins sont aux femmes ce que les bouquins de cul sont aux hommes. Oui madame. Des magasins à fantasme, où Madame rêve, se branle l’imaginaire devant le jules idéal, la beauté idéale, les recettes idéales, de la fellation ou de la tarte tatin. Vous allez soumettre votre idée au docteur, le psychanalyste. Il est d’accord ! Miracle ! Larmes de bonheur. "Une rédactrice d’un mensuel féminin m’expliquait que leur cible c’était la femme qui rentrant du travail prend un bain bien chaud, feuillette le magazine et commence à rêver... " Encouragé, vous allez plus loin. Il vous semble que le monde entier se branle en choeur. Une vraie orgie. Vous voulez rêver que vous faites bien partie du XXe siècle, moderne et cinématographique, romantique et aventureux ? Allez voir Titanic, tout le monde se bat pour monter dans le phénomène comme si c’était la seule chaloupe qui pouvait nous sauver des eaux glaçantes de la réalité. La masturbation est la loi du monde, chacun l’adapte à sa sauce, comme il veut, chacun se branle, c’est une théorie. A prendre ou à lécher.










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