Plus encore que la masturbation, le non-sexe est le véritable angle mort d’une société au spectacle saturé de foutre. Dans une époque gagnée par le "libéralisme sexuel" (l’expression est de l’écrivain Michel Houellebecq) on vous accorde tous les droits : baiser comme un lapin ou se retrouver seul comme un chien ; vivre-en-couple-une-sexualité-épanouie ou ne rien en faire du tout. Reste que personne ne tient à entendre les déboires frustrés ou les prétentions militantes des damnées du "no sex". Ces nouveaux intouchables ont, de toute façon, rarement envie d’en parler. Seule certitude : ils sont bien plus nombreux que notre culture cul nous le laisse imaginer. Témoignages
1) Célibataire+Frustrée (Astrid, 33 ans, styliste)
" J’ai eu trente ans et tout a changé. A mon âge, si on ne baise pas régulièrement, on n’est pas "socialement correct". Et puis il y a l’histoire de l’horloge interne : on flippe d’atteindre la quarantaine sans un mec que l’on retrouve le soir, sans enfant. A trente ans, lorsqu’on vit seule, plus que vieille, c’est sans âge que l’on se sent. Du coup, on agit sous la contrainte, tout devient moins spontané, plus difficile. Les stratégies de séduction ont changé : les décolletés, les jupes au ras des fesses, on trouve ça pathétique, surtout quand on arrive seule dans une soirée. Ma tactique, c’est de jouer la fille détachée, et à chaque fois je perds : deux-trois dîners en tête à tête et le mec prend la fuite. Je n’ai pas baisé depuis un an et demi. Le problème c’est qu’à trente ans, tu es censée passer de la fille désirée à la femme qui désire. Or, je crois que je n’ai pas de désir."
2) Couple + militant (Yasmine, 28 ans. Vit avec Henri, 37 ans. Producteurs de courts-métrages).
" La sexualité appartient à l’adolescence : après, ça t’expose à ressembler à tes parents, tout ce qui me fait gerber. La course à l’orgasme, je m’en fous, je n’ai pas envie de devoir ça à un homme. Quand je flashe sur un type, j’entrevois déjà ce qui va me déplaire en lui. Donc, je renonce. Je préfère avoir des regrets que des remords. De toute façon, dès que je me tape un mec, il perd tout son attrait, il devient une ordure mentale. Avant Henri, la seule fois où je suis tombé amoureuse, c’était comme par hasard du plus mauvais coup de la planète. En plus, ce garçon était sous l’emprise de sa mère : je baignais en plein inceste. Le cauchemar. Ce que je recherche avec un homme, c’est une franche camaraderie, une complicité intellectuelle. La relation idéale ? Celle de Sartre et Beauvoir. Avec Henri, on partage tout, mais, l’un comme l’autre, l’idée de "couple" nous soulève le cœur. Nous sommes une équipe. Notre relation n’est jamais altéré par la baisse de régime de l’un ou les inquiétudes narcissiques de l’autre. Refoulement ou sublimation, je sais pas ou je me situe. Mais, de toute façon, je ne suis pas loin de penser que bientôt les gens ne baiseront plus. Que le sexe ne sera plus qu’un rite archaïque et dépassé. "
3) Couple + militant 2 (Anne, 23 ans, étudiante)
" Avec Nelson, on baisait beaucoup. Et puis, un matin, je me suis réveillée et il ne m’inspirait plus rien. Dans la nuit, il était devenu mon frère. Je l’aimais toujours autant, mais différemment. Ma chance, c’est la très grande patience de Nelson à mon égard. Je ne le sens pas blessé, juste un peu désorienté. On ne baise plus, et ça ne me manque pas. Il m’arrive de craquer sur d’autres types, mais je ne passe jamais à l’acte. L’idée de tromper Nelson ou de le quitter m’est insupportable. "
4) Couple + frustré (Nelson, 25 ans, musicien)
" Avec Anne, j’ai su dès le début que ce ne serait pas facile. J’ai mis un an à la conquérir, je peux bien attendre le moment où l’envie lui reviendra. Anne, c’est la femme de ma vie. Depuis qu’on ne baise plus, il ne m’est pas venu à l’idée d’aller voir ailleurs. C’est pas loin de la torture pourtant : si je m’écoutais, je la violerais trois fois par jour. Sa distance la rend encore plus désirable. Mais je ne vais pas la harceler, couiner, mendigoter quand on se met au lit. Un type qui larmoie avec sa bite en bandoulière, c’est pas le sommet de l’érotisme. Anne m’échappe, mais elle me reviendra. Vu qu’elle avait dix-sept ans quand nous nous sommes rencontrés, j’ai toujours pensé qu’elle vivrait d’autres choses. Ce n’est pas moi qui suis en cause. C’est avec elle-même qu’elle se débat. Cette fille a une faille : c’est aussi pour ça que je l’aime. Il m’arrive de penser que nous vivons une expérience forte, plutôt belle."
5) Célibataire + militant (Marc, 48 ans, architecte)Ma vie simplifiée
" Depuis près de dix ans, je n’ai plus de relations sexuelles. Et ma vie s’en trouve simplifiée. J’ai mis vingt-cinq ans à comprendre qu’aucune femme ne serait à la hauteur de mes fantasmes, que toutes me décevraient. J’ai passé ma jeunesse à tomber amoureux, je me suis marié quatre fois. Bilan : des emmerdes, des emmerdes et des emmerdes. Aujourd’hui, je continue à séduire des femmes, à partir en voyage avec elles. Mais on ne couche jamais ensemble. Cette ambiguïté sans entraves me convient, même si ça en déroute plus d’une. J’ai suivi une psychanalyse, que j’ai interrompue, le temps de comprendre que tout était lié à ma mère. Grande, élancée, au port aristocratique, sublime et mal aimée. Je suis resté dans le fantasme du petit garçon qui allait pouvoir, à la place de son père, combler cette femme triste. Défi écrasant et illusoire. Ainsi, derrière l’image maternelle, les femmes sont restées pour moi des êtres fascinants, dévorants et impossibles à satisfaire. "










Vos commentaires
1. Chambord à posté samedi 8 mars 2008
2. jean à posté mercredi 23 avril 2008
3. nathalie à posté mercredi 4 juin 2008
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