Fin des années 70, les téléviseurs deviennent arrondis et s’appellent Continental Edison. 30 ans après, les écrans sont extra-plats et les présentateurs ont des micros qui leur poussent dans l’oreille. Le public, lui, n’a changé que sur un point : il porte des baskets.

Pour faire partie du public télé, c’est fastoche. Suffit de s’inscrire dans une boîte comme Clap Productions, spécialisée dans le remplissage de plateaux. Elle passe des annonces dans le Figaro ou elle contacte les comité d’entreprise de grosses boîtes - RATP, IBM. Un jour, on vous appelle. Et c’est parti. Vous êtes sur le fichier. On vous fait signe dès qu’il y a besoin de public. Moi, ce fut pour l’émission de Paul Amar. Tant mieux. Son émission, D’un monde à l’autre, est un vrai rendez-vous citoyen. Paul s’y pose des questions terribles. Parfois, par hasard, il tente même d’y répondre. Le rencard a lieu lundi soir à Saint-Cloud, aux studios VCF. Après un assez long périple, qui impliqua d’aller jusqu’au métro Porte de Saint-Cloud, me voici dans lesdits studios. Le hall offre l’habituel spectacle des grandes entreprises de communication : des vigiles très jeunes aux costards trop grands, des hôtesses black aux tailleurs seyants. On dirait presque les Native. J’irais bien leur demander quand sort leur prochain single mais je dois me mêler aux badauds qui, comme moi, vont faire public télé.

Pour faire partie du public télé, c’est fastoche.

Suffit de s’inscrire dans une boîte comme Clap Productions, spécialisée dans le remplissage de plateaux. : Elle passe des annonces dans le Figaro ou elle contacte les comité d’entreprise de grosses boîtes - RATP, IBM. Un jour, on vous appelle. Et c’est parti. Vous êtes sur le fichier. On vous fait signe dès qu’il y a besoin de public. Moi, ce fut pour l’émission de Paul Amar. Tant mieux. Son émission, D’un monde à l’autre, est un vrai rendez-vous citoyen. Paul s’y pose des questions terribles. Parfois, par hasard, il tente même d’y répondre. Le rencard a lieu lundi soir à Saint-Cloud, aux studios VCF. Après un assez long périple, qui impliqua d’aller jusqu’au métro Porte de Saint-Cloud, me voici dans lesdits studios. Le hall offre l’habituel spectacle des grandes entreprises de communication : des vigiles très jeunes aux costards trop grands, des hôtesses black aux tailleurs seyants. On dirait presque les Native. J’irais bien leur demander quand sort leur prochain single mais je dois me mêler aux badauds qui, comme moi, vont faire public télé. Mes compagnons offrent un bon échantillon de Français très moyens. Ils ont tous les âges, de 20 à 50 ans. Ils sont très mal vêtus. Le genre touristes polonais ou provinciaux à la Porte de Versailles. Un type porte un pull mauve qui bouloche, les femmes sont des grosses madames qui se sont habillées pour sortir. Tout ce petit monde attend sagement qu’on l’installe. Je me penche vers ma voisine : quel est le thème du débat de ce soir ? Elle sait pas. C’est la première fois qu’elle vient voir Monsieur Paulamar. Soudain, elle se fige : " Jean-Pierre ! Ca va ? Alors c’était bien le Juste Prix ? " Son cri met le feu aux poudres. " Eh Jacques ! Alors, et le Millionnaire ? ", lance un type édenté qui porte un baise-en-ville. " C’était bien mais y’avait pas de buffet ! ", répond un aimable obèse à la gueule rougie. Deux couples de précaires pas branchés se remémorent les bons moments du passé, quand on avait fait Pyramide ou la Marche du siècle... Visiblement, tout le monde se connaît, s’interpelle, se congratule. Je réalise mon erreur : je croyais rencontrer des citoyens, j’ai échoué au milieu d’une secte de joyeux débile, le Club des Adorateurs des Emissions Télé. C’est pire qu’une convention de fans de Star Trek. On s’échange des plans, des recettes, on attribue des notes - " A Pyramide, ils t’offrent un buffet avant l’émission. " Si vous les avez vu à la télé le soir de l’émission, alors que Paul Amar et ses invités discutaient " justice et tabous ", ne vous fiez pas à leur air sérieux. Ils devaient rouspéter en leur for intérieur contre l’absence de petits fours. Je demande à Jean-Pierre pourquoi il a voulu venir. " J’avais jamais vu Paul Amar. " Le je-m’en-foutisme décomplexé de ces gens m’est extrêmement sympathique.

A force de les écouter, je remarque qu’ils n’arrêtent pas de parler d’un peuple étrange, qui leur fait un peu peur : les " ILS ". " ILS vont nous faire attendre encore longtemps ", maugrée un type dans sa moustache. " ILS ont dit que Paul Amar allait arriver ! ", soupire une grosse dame. " ILS se gênent pas pour nous faire attendre ", reprend le moustachu insurrectionnel. Son voisin hoche la tête d’un air entendu, " Ah, ben, tiens les salauds, qu’est-ce que tu crois" Je saisis leurs motivations inconscientes : ce petit peuple vient ici pour se frotter à la nouvelle aristocratie, les médiatisés, les gens-qui-passent-à -la-télé. Ça ressemble à quoi, un être connu ? Mes compagnons sont complètement fascinés et totalement haineux, sans s’en rendre compte. Là , ça va, ils sont tout miel, tel le paysan face à Louis XIV. Mais le jour de la révolution, soyez-en sûr, ils se promèneront quai Carnot avec la tête de Paulamar au bout d’une pique. Et la révolution va bientôt péter. En effet, un jeunot de chez Clap vient nous annoncer, penaud, qu’en raison d’une erreur de planning, il ne reste plus de place sur le plateau ! Vaut mieux rentrer chez soi. Enfer et Jean-Luc Delarue ! " Je suis venu de Pontoise ! ", tempête un vieux accompagné de sa femme. " Jamais ils n’auraient fait ça au Juste Prix ", s’étouffe le moustachu. On proteste, on vocifère. " S’ils gèrent l’argent public comme ils gèrent leur planning, je comprends qu’ils aillent mal à France 2 ", balance le moustachu, qui s’affirme de plus en plus comme le théoricien de la bande. Heureusement le comique de service intervient. Il hurle : " Regardez ! Ils ont lâché les chiens sur nous, on ne peut plus sortir, on est prisonnier ! " et montre un petit teckel qui vient de s’égarer dans le hall. Une formidable vague de rigolade secoue les mutins. Bientôt, tout le monde oublie qu’on était là pour entendre causer de " justice et tabou ". Pensez : on a tous une anecdote à raconter sur les clébards. Les Native rigolent bien aussi. On récupère nos manteaux en riant. Quels cons, ces chiens ! Deux semaines plus tard, deuxième tentative pour passer chez Paul Amar. " ILS " nous font patienter. Je retrouve des potes de la dernière fois. Oh, le coup des clébards, tu te souviens ? Il y a aussi des nouveaux, des gens de La Poste. Un peu snobs mais sympas quand même. Quand " ILS " nous font pénétrer sur le décor télé, et s’asseoir sur les petits sièges, c’est toujours la même drôle d’impression : un décor télé, c’est beaucoup plus petit qu’à l’écran, pas glamour, un peu sale. Pas du tout la salle de bains de Cléopâtre, juste un endroit normal avec plein d’angles morts où sont tapis des techniciens et des cameramen. Les techniciens sont comme tous les techniciens du monde : ils portent des pulls camionneurs et sont affairés et méprisants. A force d’être ignorés par les stars, ils ignorent à leur tour le public. La vie, c’est oeil pour oeil, dent pour dent. Mais voilà que surgit la star. C’est donc ça un Paulamar ? On se retrouve face à lui comme face à tout personnage connu. Il est là , à deux mètres, et il magnétise les regards. Mes nouveaux potes et moi, on ne peut s’empêcher de le manger des yeux comme si on cherchait à vérifier quelque chose. Puis on se dit qu’on est con, il a un trou du cul comme nous, alors on arrête de zyeuter. Mais bientôt on lui rejette des coups d’oeil en douce, à notre vivante idole. Ah, il bouge comme ça, et là , il boit de l’eau ? C’est ça, les icônes. Quand on les voit en vrai, plus moyen d’être naturel. Le seul moyen d’en sortir : il faudrait les couper en deux pour voir comme ils sont faits. C’est ce qu’ils ont fait avec le roi. Paul nous briefe en bref. L’émission est consacrée aux dépendances. Dépendances aux barbituriques, à la clope, à l’alcool. Les premiers rangs sont occupés par les invités, derrière, c’est le public. L’émission démarre bien. Les témoignages sont bouleversants. Une jolie blonde de 22 ans prend de tout depuis l’âge de 9 ans : anxiolytiques, tranquillisants, somnifères. Ne peut pas travailler, encore moins conduire. Un avocate se lève tous les matins et grille une clope et un calmant, direct. Mon Dieu, dans quel monde vivons-nous ?, pense-t-on tout bas. Assis à deux mètres d’elles, on prendrait bien ces femmes souffrantes dans nos bras pour les réconforter, surtout la blonde. Et puis on se dit halte-là les conneries ! Cette fille habite à Lille. Des types qui pourraient la réconforter, il y en a plein le département du Nord. Non. On ne peut rien faire pour elle. Alors à quoi bon réveiller notre sentimentalisme ? On a ce sentiment dégoûtant que nous refile toujours la télé quand elle essaye d’être humaine. Puisqu’il les a invités, il a qu’à les aider, lui, Amar.

Amar, parlons-en. Sa stratégie, c’est celle du faux naïf. Des gens lui racontent qu’ils vivent depuis mille ans aux fonds des enfers. Et lui prend son air attentif, concentré, interloqué, et demande : " Mais alors, donc, vous n’avez jamais essayé d’arrêter ? " Il est bête ou quoi ? Il a regardé le sens du mot " dépendance " dans le dico avant de venir ? Il sera plus à l’aise à la fin de l’émission, quand un mec vient parler de sa passion pour les cigares... Ah, ah, ah ! Des enfers, on est passé à la bouffonnerie la plus totale. Enfin, c’est la télé. On ne va pas faire semblant de s’en indigner. On n’est pas Télérama. Bientôt, l’émission se termine. Allez, ouste, dehors tous les gentils prolos ! Une navette spéciale nous attend pour nous ramener vers Paris. Dans le bus, les gens s’apostrophent, rigolent, font leur petit bilan de l’émission. Personne, évidemment, n’évoque le chiatique problème de la dépendance. Préfèrent se répandre en commentaires sur la prestation de Paul Amar et de ses invités. Mes nouveaux potes sont détendus, gentils les uns avec les autres. On s’échange les numéros de téléphone - " A la semaine prochaine pour le Juste Prix ! " Des gens simples, humains. Les passagers descendent un à un du bus. Nous ne sommes plus que trois. Dans un coin, seule, il y a une femme sans âge, sans féminité, sans rien. Un bout d’être humain, timide et gentil, qui porte un sac Prisunic usé. Mais elle sourit. Elle sourit sans raison, d’un sourire merveilleux et aveuglant. Ça doit être une illuminée. Le genre à venir seule un lundi soir de novembre, se cailler les miches pour voir son Paulamar. Un livre me revient en mémoire. En 1876, Flaubert écrivit une nouvelle intitulée Un coeur simple. Il décrit la vie de Félicité, une bonne de la campagne, simplette, sans mari, sans enfants, qui a voué sa vie à sa méchante maîtresse. A la fin, la bonniche meurt dans une extase mystique en contemplant un perroquet empaillé, qu’elle prend pour le Christ. Ma folle du bus est une Félicité moderne. Un coeur simple de l’âge de la communication, ses réseaux SFR, son système Numéris, sa vulgarité digitale. Et Paul Amar est son perroquet. (Et moi suis-je Flaubert ?) J’ai une illumination : le public télé est là pour racheter l’immense crétinerie télévisuelle. Dormez tranquille, Paul Amar. Vous ne le voyez pas mais, dans votre dos, un coeur simple vous couve de son amour.

Echantillon de Français très moyens

Mes compagnons offrent un bon échantillon de Français très moyens. Ils ont tous les âges, de 20 à 50 ans. Ils sont très mal vêtus. Le genre touristes polonais ou provinciaux à la Porte de Versailles. Un type porte un pull mauve qui bouloche, les femmes sont des grosses madames qui se sont habillées pour sortir. Tout ce petit monde attend sagement qu’on l’installe. Je me penche vers ma voisine : quel est le thème du débat de ce soir ? Elle sait pas. C’est la première fois qu’elle vient voir Monsieur Paulamar. Soudain, elle se fige : " Jean-Pierre ! Ca va ? Alors c’était bien le Juste Prix ? " Son cri met le feu aux poudres. " Eh Jacques ! Alors, et le Millionnaire ? ", lance un type édenté qui porte un baise-en-ville. " C’était bien mais y’avait pas de buffet ! ", répond un aimable obèse à la gueule rougie. Deux couples de précaires pas branchés se remémorent les bons moments du passé, quand on avait fait Pyramide ou la Marche du siècle... Visiblement, tout le monde se connaît, s’interpelle, se congratule.

Secte de joyeux débile

Je réalise mon erreur : je croyais rencontrer des citoyens, j’ai échoué au milieu d’une secte de joyeux débile, le Club des Adorateurs des Emissions Télé. C’est pire qu’une convention de fans de Star Trek. On s’échange des plans, des recettes, on attribue des notes - " A Pyramide, ils t’offrent un buffet avant l’émission. " Si vous les avez vu à la télé le soir de l’émission, alors que Paul Amar et ses invités discutaient " justice et tabous ", ne vous fiez pas à leur air sérieux. Ils devaient rouspéter en leur for intérieur contre l’absence de petits fours. Je demande à Jean-Pierre pourquoi il a voulu venir. " J’avais jamais vu Paul Amar. " Le je-m’en-foutisme décomplexé de ces gens m’est extrêmement sympathique.

Quels cons, ces chiens !

A force de les écouter, je remarque qu’ils n’arrêtent pas de parler d’un peuple étrange, qui leur fait un peu peur : les " ILS ". " ILS vont nous faire attendre encore longtemps ", maugrée un type dans sa moustache. " ILS ont dit que Paul Amar allait arriver ! ", soupire une grosse dame. " ILS se gênent pas pour nous faire attendre ", reprend le moustachu insurrectionnel. Son voisin hoche la tête d’un air entendu, " Ah, ben, tiens les salauds, qu’est-ce que tu crois" Je saisis leurs motivations inconscientes : ce petit peuple vient ici pour se frotter à la nouvelle aristocratie, les médiatisés, les gens-qui-passent-à -la-télé. Ça ressemble à quoi, un être connu ? Mes compagnons sont complètement fascinés et totalement haineux, sans s’en rendre compte. Là , ça va, ils sont tout miel, tel le paysan face à Louis XIV. Mais le jour de la révolution, soyez-en sûr, ils se promèneront quai Carnot avec la tête de Paulamar au bout d’une pique. Et la révolution va bientôt péter. En effet, un jeunot de chez Clap vient nous annoncer, penaud, qu’en raison d’une erreur de planning, il ne reste plus de place sur le plateau ! Vaut mieux rentrer chez soi. Enfer et Jean-Luc Delarue ! " Je suis venu de Pontoise ! ", tempête un vieux accompagné de sa femme. " Jamais ils n’auraient fait ça au Juste Prix ", s’étouffe le moustachu. On proteste, on vocifère. " S’ils gèrent l’argent public comme ils gèrent leur planning, je comprends qu’ils aillent mal à France 2 ", balance le moustachu, qui s’affirme de plus en plus comme le théoricien de la bande. Heureusement le comique de service intervient. Il hurle : " Regardez ! Ils ont lâché les chiens sur nous, on ne peut plus sortir, on est prisonnier ! " et montre un petit teckel qui vient de s’égarer dans le hall. Une formidable vague de rigolade secoue les mutins. Bientôt, tout le monde oublie qu’on était là pour entendre causer de " justice et tabou ". Pensez : on a tous une anecdote à raconter sur les clébards. Les Native rigolent bien aussi. On récupère nos manteaux en riant. Quels cons, ces chiens !

Deuxième tentative

Deux semaines plus tard, deuxième tentative pour passer chez Paul Amar. " ILS " nous font patienter. Je retrouve des potes de la dernière fois. Oh, le coup des clébards, tu te souviens ? Il y a aussi des nouveaux, des gens de La Poste. Un peu snobs mais sympas quand même. Quand " ILS " nous font pénétrer sur le décor télé, et s’asseoir sur les petits sièges, c’est toujours la même drôle d’impression : un décor télé, c’est beaucoup plus petit qu’à l’écran, pas glamour, un peu sale. Pas du tout la salle de bains de Cléopâtre, juste un endroit normal avec plein d’angles morts où sont tapis des techniciens et des cameramen. Les techniciens sont comme tous les techniciens du monde : ils portent des pulls camionneurs et sont affairés et méprisants. A force d’être ignorés par les stars, ils ignorent à leur tour le public. La vie, c’est oeil pour oeil, dent pour dent.

C’est donc ça !

Mais voilà que surgit la star. C’est donc ça un Paulamar ? On se retrouve face à lui comme face à tout personnage connu. Il est là , à deux mètres, et il magnétise les regards. Mes nouveaux potes et moi, on ne peut s’empêcher de le manger des yeux comme si on cherchait à vérifier quelque chose. Puis on se dit qu’on est con, il a un trou du cul comme nous, alors on arrête de zyeuter. Mais bientôt on lui rejette des coups d’oeil en douce, à notre vivante idole. Ah, il bouge comme ça, et là , il boit de l’eau ? C’est ça, les icônes. Quand on les voit en vrai, plus moyen d’être naturel. Le seul moyen d’en sortir : il faudrait les couper en deux pour voir comme ils sont faits. C’est ce qu’ils ont fait avec le roi.

Sentiment dégoûtant

Paul nous briefe en bref. L’émission est consacrée aux dépendances. Dépendances aux barbituriques, à la clope, à l’alcool. Les premiers rangs sont occupés par les invités, derrière, c’est le public. L’émission démarre bien. Les témoignages sont bouleversants. Une jolie blonde de 22 ans prend de tout depuis l’âge de 9 ans : anxiolytiques, tranquillisants, somnifères. Ne peut pas travailler, encore moins conduire. Un avocate se lève tous les matins et grille une clope et un calmant, direct. Mon Dieu, dans quel monde vivons-nous ?, pense-t-on tout bas. Assis à deux mètres d’elles, on prendrait bien ces femmes souffrantes dans nos bras pour les réconforter, surtout la blonde. Et puis on se dit halte-là les conneries ! Cette fille habite à Lille. Des types qui pourraient la réconforter, il y en a plein le département du Nord. Non. On ne peut rien faire pour elle. Alors à quoi bon réveiller notre sentimentalisme ? On a ce sentiment dégoûtant que nous refile toujours la télé quand elle essaye d’être humaine. Puisqu’il les a invités, il a qu’à les aider, lui, Amar.

Stratégie du faux naïf

Amar, parlons-en. Sa stratégie, c’est celle du faux naïf. Des gens lui racontent qu’ils vivent depuis mille ans aux fonds des enfers. Et lui prend son air attentif, concentré, interloqué, et demande : " Mais alors, donc, vous n’avez jamais essayé d’arrêter ? " Il est bête ou quoi ? Il a regardé le sens du mot " dépendance " dans le dico avant de venir ? Il sera plus à l’aise à la fin de l’émission, quand un mec vient parler de sa passion pour les cigares... Ah, ah, ah ! Des enfers, on est passé à la bouffonnerie la plus totale. Enfin, c’est la télé. On ne va pas faire semblant de s’en indigner. On n’est pas Télérama.

Allez, ouste, dehors !

Bientôt, l’émission se termine. Allez, ouste, dehors tous les gentils prolos ! Une navette spéciale nous attend pour nous ramener vers Paris. Dans le bus, les gens s’apostrophent, rigolent, font leur petit bilan de l’émission. Personne, évidemment, n’évoque le chiatique problème de la dépendance. Préfèrent se répandre en commentaires sur la prestation de Paul Amar et de ses invités. Mes nouveaux potes sont détendus, gentils les uns avec les autres. On s’échange les numéros de téléphone - " A la semaine prochaine pour le Juste Prix ! " Des gens simples, humains. Les passagers descendent un à un du bus. Nous ne sommes plus que trois. Dans un coin, seule, il y a une femme sans âge, sans féminité, sans rien. Un bout d’être humain, timide et gentil, qui porte un sac Prisunic usé. Mais elle sourit. Elle sourit sans raison, d’un sourire merveilleux et aveuglant. Ça doit être une illuminée. Le genre à venir seule un lundi soir de novembre, se cailler les miches pour voir son Paulamar.

Félicité moderne

Un livre me revient en mémoire. En 1876, Flaubert écrivit une nouvelle intitulée Un coeur simple. Il décrit la vie de Félicité, une bonne de la campagne, simplette, sans mari, sans enfants, qui a voué sa vie à sa méchante maîtresse. A la fin, la bonniche meurt dans une extase mystique en contemplant un perroquet empaillé, qu’elle prend pour le Christ. Ma folle du bus est une Félicité moderne. Un coeur simple de l’âge de la communication, ses réseaux SFR, son système Numéris, sa vulgarité digitale. Et Paul Amar est son perroquet. (Et moi suis-je Flaubert ?) J’ai une illumination : le public télé est là pour racheter l’immense crétinerie télévisuelle. Dormez tranquille, Paul Amar. Vous ne le voyez pas mais, dans votre dos, un coeur simple vous couve de son amour.