Il n'y a pas à en douter, ce Milia était un événement dont le succès se concrétise en quelques chiffres : 1095 sociétés participantes venant de 38 pays, 380 exposants représentant 24 pays. En ces périodes de vaches maigres, c'est un véritable triomphe. Mais plus que les statistiques, c'est l'ambiance "melting pot" qui était sans doute la caractéristique de cette première édition. Destiné à devenir à terme essentiellement un marché rassemblant les concepteurs, les producteurs, les distributeurs de produits multimédia, le Milia avait, cette année, le charme d'une starlette qui cherche encore son avenir mais dont les atouts sont plus que prometteurs. Editeurs et producteurs déjà dans le bain se mêlaient à ceux qui découvrent les débouchés potentiels des nouvelles technologies, aux juristes et économistes et autres futurologues qui trouvent un champs propice à l'analyse et la vente de conseil, ainsi qu'à quelques universitaires investiguant un nouveau domaine pour la critique et la formation.

ON PARLA BEAUCOUP de création et de créativité : l'heure des techniciens est passée, voici venir le temps des auteurs. Bien que le créatif de base était plutôt rare dans les couloirs du Palais des festivals, l'exposition était dominée par l'émergence de CDI et CD ROM que l'on peut traiter de culturel sans craindre une sortie de revolver. Ils montrent tout ce qui peut être d'ores et déjà fait dans ce domaine et, surtout, tout ce qui reste à faire. Jeux et porno constitueront certainement l'approche la plus lucrative de ce secteur. Mais on pouvait également voir des produits remarquables, tant par la forme que par le fond, par exemple les livres électroniques édités par Voyager ou le dictionnaire Philips/Hachette multimédia.
La conférence portait essentiellement sur la production, l'organisation et les aspects juridiques de ce marché qui cherche ses bases. Quelques conclusions essentielles peuvent être dégagées. Le marché du multimédia existe et est porteur d'un développement considérable. Les deux grands types d'application concernés sont la télévision interactive et surtout l'édition multimédia. De 1993 à 1995, le nombre de lecteurs de CD ROM est passé de 2,8 millions à 13 millions, le nombre de disques produits de 22 millions à 76 millions. Cette croissance est exponentielle (77 000 pressages en janvier 92, 2,2 millions en décembre 92). Il donne lieu à des stratégies d'alliance entre les multinationales de divers domaines (par exemple Apple avec Toshiba et Warner production ou Paramount, avec Philips et IBM ou enfin Sega avec ATT).
Outre son émergence propre, ce marché va bouleverser celui de l'édition classique en particulier en France. Introduisant des produits qui sont d'emblée destinés au marché international sur de nouveaux circuits de distribution et selon une économie qui ne peut reposer sur la tradition d'après guerre de nos chers éditeurs, le multimédia va faire entrer de gros loups dans une bergerie dont les moutons sont déjà fatigués.
Pour éditer dans le multimédia, il faut être riche : pouvoir mobiliser une équipe de production et tout le hard et le soft ad hoc pendant un an ou deux, détenir des droits sur des images, du son, du texte… enfin, tout ce qui rentre dans la cuisine d'un CDROM, disposer d'un circuit de distribution international digne de ce nom, et, "last but not least", avoir des idées originales.
Le problème de la gestion des droits est un frein considérable au développement de l'édition multimédia. Plus du tiers des sessions du Milia était consacré à ce domaine. D'une part, le coût du rachat des droits des documents utilisés dans une œuvre multimédia peut représenter jusqu'à 30 % du coût de production (qui varie de 2 à 10 MFF pour un CD ROM). La gestion de cette opération est très complexe puisqu'elle relève des droits locaux et de domaines variés (texte, image, son, audiovisuel, informatique). Enfin, le statut de l'œuvre produite n'est pas encore fixé et son mode de protection reste à déterminer.

EN CONSÉQUENCE des deux points précédents, une façon de faire du beurre à court terme, c'est de racheter des droits sur tout et d'attendre qu'un éditeur en ait besoin. On peut réaliser aussi quelques produits marginaux et créer un cabinet de juristes chargé de menacer tous les utilisateurs frauduleux des droits possédés. Disposant d'un capital culturel ancestral, les Européens sont bien placés sur ce créneau qui ne nécessite ni une puissante industrie de l'audiovisuel, ni de grosses forces dans les technologies de pointe. Partant de la généralisation du fichier du patrimoine de Malraux, il suffit de quelques gardiens pour vendre le musée imaginaire. Nom de Dieu, on ne digitalisera pas nos cathédrales gothiques sans raquer au bassinet ! Enfin, n'en déplaise aux lecteurs de boule de cristal, "l'avenir ne correspondra à rien de ce que nous imaginons" (Robert Stein président de Voyager Company).