Depuis 1975, vous vous occupez de la production de Juan d’Oultremont ?
Cissiste : Je deviens son label sur lequel il travaille. Il y a une interaction qui lui permet de faire un travail d’artiste et de m’utiliser comme voix off.

Classer toutes ses boîtes, ses cages ; il y a la hantise du catalogue raisonné, on retrouve la panoplie de l’authentification.
Oui, il y a l’officialisation des choses. Ce qu’il ferait d’une façon virtuelle, je le fais rentrer dans la réalité : on serait deux artistes différents avec des talents spécifiques. Il fallait un label, le fait que ce soit un mot, un partenaire humain, ce qui induit également la notion de jeu. Formaliser avec la notion de complémentarité qui permet la ruse aussi et puis le cachet qui oblige à regarder autrement, cela permet de se protéger de la critique qui serait celle du canular, un dandysme qui serait facile à lui appliquer, le poids des mots si l’on veut.

Pourquoi est-il autant obsédé par l’isolant, avec notamment l’antirouille qu’il emploie comme peinture ?
Il n’y a jamais pensé en terme d’isolant. Il travaille de façon intuitive et moi je pratique la partie raisonnée. Comme je suis accrédité à ses raisons, je crois pouvoir dire que c’est plutôt la notion d’impossibilité du passage à l’acte qui le préoccupe. Il y a une liberté en art depuis ceux que l’on cite toujours…, ce qui fait qu’il y a aussi la notion d’impossibilité. Puisque tout est possible, que faire ? Le fait d’être enfermé lui permet de ne plus passer à l’acte.

Il y a une rigueur dans son analyse, une systématique d’un sujet traité avec des supports différents. Est-ce pour se rassurer de faire de l’art ?
Puisque faire de l’art est impossible, alors peut-être faire tout les arts possibles. C’est une déclinaison des différents outils et une formidable occasion de brouiller les pistes, de se protéger de l’étiquetage.

Selon la hiérarchie des techniques, il y aurait la peinture comme accomplissement. Comment Juan d’Oultremont la considère-t-il ?
Il la pense en terme de performance. Il y a un côté douloureux à sa réalisation. Il prétend que c’est de la documentation, je crois que ça relève du challenge, de l’envie de contredire cette impossibilité.

La couleur qu’il emploie pour la série de petits tableaux est étrange.
Il s’agit de couleurs que les gens ne voulaient plus, donc Levis ne les a plus commercialisées. C’est devenu de l’archéologie de la couleur.

Les médications et produits aseptisés qu’il emploie seraient l’art et ensuite il y a la périphérie qui est la région de l’ironie. Il la délimite par la boîte, la cage, ce qui facilite la visualisation ; le recul nécessaire, est-ce pour lui plus angoissant ou plus rassurant ?
Cette matérialisation de la limite attire le regard. Il a conscience de l’impact angoissant que cela peut produire, il y a quelque chose de cynique. Il n’a pas besoin de la cage, ce cadre matériel, mais il doit se mettre dedans pour en parler aux autres. Ce sont ses limites face à l’art. Il fait des boîtes portatives : il y a disposé un œilleton et si le regardeur y jette un œil, il se rend compte de l’espace cellulaire et redimensionne l’espace clostral. Il y a aussi des cages à rat qui, par anagramme, se transposent en art. Toujours cette notion de lutte et de limite, c’est dans l’incapacité que ça se passe.

Galerie Damasquine. 62 rue de l’Aurore, 1050 Bruxelles. Du 26 mai au 26 juin.

“L’ironie qui ne craint plus les surprises joue avec le danger. Le danger, cette fois, est dans une cage ; l’ironie va le voir, elle l’imite, le provoque, le tourne en ridicule, elle l’entretient pour sa récréation ; même elle se risquera à travers les barreaux, pour que l’amusement soit aussi dangereux que possible, pour obtenir l’illusion complète de la vérité.” Jankélévitch. “L’ironie”.