Plutôt peace and love de nature, l’incroyable Hulk se transforme en machine à détruire stéroïdée lorsqu’on se fout un peu trop lourdement de sa gueule. Et l’intensité de sa rage semble être proportionnelle à l’humiliation subie, comme si toute force exercée à l’encontre de quelqu’un ou de quelque chose réveillait une force contraire. Ces derniers temps, ce principe hulkien a trouvé sa plus explosive illustration au sein de l’usine Moulinex de Cormelles-le-Royal (Calvados). Le 12 novembre dernier, après plusieurs semaines d’occupation pour protester contre la fermeture de toutes les unités de production du groupe, les salariés de Cormelles, à bout de nerfs, décident de piéger leur usine. Ils disposent alors sur le toit d’un hangar une dizaine de bidons bleus, vraisemblablement remplis de produits chimiques, et y adjoignent des bouteilles d’acétylène et d’oxygène. Un peu plus loin, ils entreposent un stock de bonbonnes de gaz récupérées sur des chariots élévateurs et allument des incendies en divers points du site. « On va tout faire sauter, on a plus rien à perdre », gueule une ouvrière pendant que trois de ses collègues en combinaison, le visage masqué par des cagoules, terminent l’assemblage du dispositif pyrotechnique. Baroud d’honneur ou agonie ? A l’entrée de l’usine, sur une pancarte, on peut lire cette mise en garde qui, en d’autres temps, aurait pu faire penser à un ultimatum des Brigades rouges : « Du fric ou boum ! » Ce que réclament les salariés de Cormelles ? Une prime additionnelle de 80 000 FF en plus de l’indemnité légalement prévue, le prix estimé en dédommagement d’une vie passée au service du petit électroménager. Au bout de quelques jours, sous l’effet combiné des vapeurs d’incendie et des élections présidentielles qui approchent, le gouvernement cède et octroie des primes allant de 30 000 à 80 000 FF aux trois mille sept cents personnes licenciées par Moulinex. Comme pour Cellatex quelques mois auparavant, la menace d’une action radicale et destructrice aura permis aux salariés d’obtenir gain de cause et obligé l’Etat à pallier les carences du secteur privé. Ces poussées de violence, au-delà de la stratégie ponctuelle de négociations, posent question : faut-il y voir le baroud d’honneur d’une classe ouvrière à l’agonie ou bien le nouveau visage des rapports sociaux ? Devra-t-on, dans les années qui viennent, négocier les augmentations de salaires et les versements de primes au lance-roquettes ? « La violence, explique le thérapeute social Charles Rojzman(1), vient du sentiment d’impuissance. Grâce à la violence, vous avez l’impression de faire quelque chose dans le sens de la satisfaction de vos besoins. » La sensation, de plus en plus répandue, de n’avoir aucun contrôle sur nos propres existences, d’être le jouet de forces et d’intérêts qui nous dépassent et nous nient, serait donc générateur de poussées de fièvres destructrices. Peut-être… «Ah non, on était…» Afin que nous puissions vérifier sur le terrain la validité de cette thèse, la direction de Technikart débloque une somme de 24 2 qui nous permet de louer une Mercedes classe A chez easyrentacar.com. Après avoir récupéré le véhicule au quatrième sous-sol du parking de la place Vendôme à l’abri duquel sommeillent nombre de Ferrari et autres voitures de luxe, nous partons pour Cormelles. Trois heures plus tard, ayant longtemps dérivé sur d’inhospitalières bretelles d’autoroute, nous accostons comme par miracle devant l’usine Moulinex, énorme géant de tôles jaune-orangé aussi beau qu’une Halle aux chaussures irradiée par un coucher de soleil. Le parking de l’entreprise est immense et presque désert. Bouchant l’entrée qui mène aux ateliers, deux grosses bennes à ordures ainsi qu’un portail calcinés témoignent des récents événements. Sur le mur d’enceinte s’étale un long tag — « NON A LA FERMETURE » — devant lequel discute une poignée de gens. On s’approche sans trop savoir quoi dire, comme lors des enterrements. « Excusez-moi, vous êtes de chez Moulinex ? » « Ah non, on était… » Presqu’aussi instantanément, après avoir tout de même jeté un œil sur un exemplaire de Technikart, les ouvriers se mettent à parler. Ils expliquent que, chaque jour depuis la cessation d’activité, une bonne centaine d’entre eux se retrouve là pour discuter, mettre des mots sur cette irréelle fermeture, maugréer au sujet de la prime qui n’arrive toujours pas (« C’est sûr, certains spéculent avec notre argent ») et tenter de récupérer des informations auprès des syndicalistes quant aux éventuelles possibilités de reconversion. « Il y en a, dit un ex-salarié, qui restent à la maison et qui rentrent en eux. ça, c’est bon pour tomber en dépression(2). Parce que vous savez, une fermeture d’usine, c’est beaucoup de malheur. La plupart des gens, ici, ont plus de 50 ans (la moyenne d’âge des salariés tourne autour de 48 ans NDLR) et beaucoup sont endettés. Qu’est-ce que vous voulez retrouver comme travail à cet âge-là ? Y a déjà pas de boulot pour les jeunes… » «Mais non, ne vous inquiétez pas» Le fait que 50 ans soit l’âge de l’obsolescence est ici devenu une profonde certitude, comme si, dans la tête des gens, les données relatives — donc modifiables — du système économique s’étaient muées en vérités absolues. « Franchement, on pensait pas que ça fermerait si tôt. On croyait continuer quelques années de plus et courir comme ça jusqu’à la retraite. La direction nous tenait d’ailleurs un discours dans ce sens : elle nous disait qu’il ne fallait pas baisser les bras, que ça ne servait à rien d’être défaitistes. De plus, grâce à l’argent de l’Etat, les ateliers avaient été récemment remis aux normes industrielles, c’était tellement beau qu’on aurait dit des cliniques. Tout ça, ça fait que les gens avaient la foi. » Ces trois dernières années, les ouvriers de Moulinex ont donc consenti d’énormes efforts, croyant sauver leur emploi en acceptant toujours plus de flexibilité (« Merci à la loi Robien ! », commente un salarié). De 1998 à 2001, la productivité a ainsi augmenté de 30 à 35% sur le site de Cormelles-le-Royal. A quoi ont servi tous ces sacrifices ? A rien. « Ces derniers mois, il y a eu une accumulation d’indices inquiétants. On achetait un minimum de pièces détachées et les travaux de réfection avaient été suspendus au point d’engendrer des problèmes pour la sécurité des personnes. Quand on parlait de tout ça avec les membres de l’encadrement, ils répondaient systématiquement : “Mais non, ne vous inquiétez pas.” » Arrêter ses études Le 7 septembre 2001, le leader mondial du petit électroménager, la boîte qui vend un appareil toutes les deux secondes dans le monde et qui a fabriqué le mixer qui rouille dans mon placard, dépose le bilan. Les dirigeants de l’entreprise, si optimistes jusqu’alors, s’évanouissent dans la nature. « On a été trahis, explique un salarié, traduisant le sentiment de tous les autres. Nos dirigeants nous ont tenu un faux discours et les politiques n’ont rien fait pour nous défendre. Ils ne sont même pas capables de demander des comptes pour tout l’argent des contribuables qu’ils investissent dans les sociétés privées. » Pour bien comprendre l’ampleur de la déception dont il est ici question, il faut avoir en tête le fait suivant : la plupart des salariés de Cormelles ont eu Moulinex comme seul horizon professionnel. Après trente ans passés au sein de la même entreprise, ils ont fini par s’identifier totalement à elle, comme si leur personnalité s’était fondue dans celle de leur employeur. Les salariés de Moulinex sont ainsi devenus « les Moulinex », tout comme les salariés de Danone sont devenus « les P’tits Lu », enfants et victimes du paternalisme entrepreunarial d’après-guerre. A ce propos, le professeur d’économie Etienne Wasmer souligne, dans un texte paru le 14 janvier dernier dans Libération, que la France est le pays de l’OCDE où les quinquagénaires ont le taux d’éducation le plus faible. Lorsqu’ils sont entrés dans la vie professionnelle il y a environ 35 ans, ces derniers ont cru aux discours des entreprises qui les encourageaient à arrêter leurs études au niveau du certificat en leur faisant miroiter des formations internes. Sacrifice consenti, écrit Etienne Wasmer, « en échange d’une stabilité assurée dans l’emploi. D’où la colère à la rupture du contrat implicite et de l’effondrement des illusions. » «Les Feux de l’amour» et «C’est mon choix !» Au-dessus de l’usine de Cormelles, les mouettes tournoient et semblent manifester. Avec le départ des salariés, c’est la perspective de récupérer des miettes de casse-croûte qui s’évanouit. Alors que nos interlocuteurs s’en vont déjeuner chez eux (« Après, on regarde les Feux de l’amour et C’est mon choix ! pour tuer le temps »), Lionel Müller, délégué CGT, nous invite à le suivre jusque dans le hall d’accueil de l’entreprise. Là, nous prenons place sur de vieux fauteuils orange en toile de jute cramoisie, sous l’œil de trois vigiles qui grignotent. Lionel allume une cigarette et se met à parler : « C’est en grande partie les banques qui ont signé l’arrêt de mort de Moulinex en décidant, du jour au lendemain, de ne plus payer les salaires. Il faut savoir que ces mêmes banquiers sont membres du conseil d’administration de l’entreprise et, à ce titre, décideurs des politiques mises en place par la direction générale. Ils ont donc une forte responsabilité dans les erreurs de gestion et les investissements douteux qui ont été faits au Brésil, en Chine, en Allemagne, sans parler des 800 MF de matériel informatique acheté il y a peu. Il faut savoir que se sont également ces banques qui ont élaboré la fusion Moulinex-Brandt quelques mois plus tôt. Il ne faut pas oublier non plus que ce même pool bancaire est présent dans le capital de Seb, l’autre groupe d’électroménager européen qui vient de reprendre une partie des usines Moulinex avec l’aval du secrétaire d’Etat à l’Industrie, Christian Pierret. » Lionel allume une autre cigarette et poursuit : « Seb a acquis Moulinex pour 15 M2 alors que l’entreprise en vaut entre 350 et 400. Et Seb possède désormais la totalité des brevets, ce qui a tué toute éventualité de redémarrage dans les usines qui n’ont pas été reprises. Concrètement, les salariés ont été abandonnés par leurs employeurs, les actionnaires ayant quitté le navire avant le naufrage non sans s’octroyer préalablement la coquette somme de 793 MF. Les ouvriers ont donc passé plusieurs semaines dans l’usine sans personne à qui s’adresser. L’ancien PDG de Moulinex, lui, a retrouvé un emploi à la direction du groupe Seb au bout de seulement quinze jours. Dans une telle situation de désarroi et d’humiliation, on comprend que les gens pètent les plombs… » «Quand y a de la casse…» Lionel s’interrompt et allume une nouvelle cigarette. A écouter ce qu’il nous raconte, on se dit que le pouvoir, tel qu’il est exercé aujourd’hui, repose sur un principe de suprême irresponsabilité. Plus vous prenez pour quantité négligeable les gens dont vous êtes censé diriger la destinée professionnelle, plus la perspective de briser des vies et de trahir vos engagements vous est égale, et plus vous êtes appelé à assurer de hautes fonctions. « Une fois de plus, les pouvoirs publics ont suppléé les carences du patronat et des actionnaires, poursuit le syndicaliste tabagique. Quand y a de la casse, c’est toujours la collectivité qui paye. Aujourd’hui, il faut absolument que la politique réinvestisse le terrain qu’elle n’aurait jamais dû quitter, que les banques s’occupent exclusivement de leur métier de banquier et que tout le monde retrouve sa place. Il faut que la citoyenneté ait enfin droit de cité dans les entreprises et que les syndicats obtiennent un véritable droit de regard. » En quittant l’usine Moulinex, on croise sur le parking une ex-ouvrière qui nous fait la réflexion suivante : « Ah, vous arrivez un peu tard ! » La dame veut-elle dire par là que les journalistes ressemblent à une sorte de détachement de cavalerie à l’altruisme faux-derche, que j’exerce une profession proche du croque-mort ou de l’embaumeur ? Elle ne nous donnera pas plus d’explications. Car, c’est essentiellement de considérations esthétiques dont elle a voulu nous faire part. « Franchement, les produits Moulinex ont encore leur place sur le marché, dit la dame. Personne n’avait un design comme nous. Y avait vraiment de belles choses, surtout dans l’esthétique du micro-ondes, avec l’affichage numérique et les pieds qui faisaient un peu espace. Même au niveau des friteuses, le design était super. Franchement, je comprends pas… » La dame réfléchit et ajoute d’un ton posé : « Tout ça, ça a démarré y a une quinzaine d’années. Avant, on faisait de tout, friteuses, fours. Et puis un jour, nos dirigeants ont dit : un site, un produit. Comme ça, chaque unité devenait plus facile à éliminer. » «Inclus» contre «exclus» On prend congé et on remonte dans notre petite auto pour regagner la capitale en réfléchissant à ce que nous a dit la dame. A l’en croire, les stratégies d’élimination s’étalent sur le long terme comme une patiente partie d’échecs menée de main de maître par un Kasparov cruel. Ainsi, avant de vouloir les faire disparaître concrètement du monde du travail, on a d’abord éradiqué les ouvriers du vocable, on les a zappés symboliquement. D’une part en les renommant — l’ouvrier est ainsi devenu « opérateur » —, d’autre part en les excluant de la plupart des débats de société, comme s’ils n’existaient plus. En un peu plus d’une décennie, une population de 6,3 millions de personnes, qui représente encore 30% des actifs(4), est passée littéralement à la trappe, voyant ses conditions de vie se dégrader dans l’indifférence générale. Il aura donc fallu ces menaces d’attentat économique pour que l’on redécouvre cette vérité comptable et sociologique : la France n’est pas peuplée que d’artistes, de SDF, d’employés de bureaux et de milliardaires. « Le paradoxe de la situation actuelle, expliquent les sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux(5), tient finalement à ce que la question ouvrière est, dans les faits, plus que jamais posée alors qu’elle est occultée, voire déniée, dans l’espace politique. Au fur et à mesure que la “crise” s’est approfondie et que le taux de chômage s’est élevé, de nouveaux découpages du monde social se sont imposés. C’est notamment le cas des catégorisations en termes d’opposition entre “inclus” et “exclus” (ou in/out) et entre Français et immigrés, qui ont progressivement recouvert la question ouvrière pour finir par la dissoudre. » «Les CRS ont rigolé» Après avoir restitué notre voiture aux employés d’easyrentacar.com, ouvriers d’un nouveau type d’industrie, et être passé au journal, usine à fabriquer de l’information, je téléphone à une certaine Suzy Peyronne qui est employée depuis quatorze ans dans le câblage automobile par le groupe Valéo, lequel vient d’annoncer la suppression de plusieurs milliers d’emplois. « A Labastide, où je travaille, personne ne s’attendait vraiment à cette annonce, confie Suzy, pas aussi tôt en tout cas. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que les gens avaient peur, et de plus en plus. Ils avaient même tellement la trouille, qu’ils refusaient de se laisser approcher par les syndicalistes. Ces dernières années, les solidarités au sein de l’usine ont disparu, comme l’habitude de se battre. Et les salariés se sont mis à accepter des conditions de travail chaque jour plus difficiles. En disant oui à tout ce qu’on leur demandait, ils croyaient sauver leur tête… » ça ne vous rappelle rien ? « L’an dernier, poursuit Suzy, qui a arrêté le syndicalisme et la cigarette, quand Valéo a fermé le site de Cahors, on a voulu lancer un grand mouvement de solidarité pour les soutenir. Au final, sur les deux cents salariés de mon usine, on n’a été qu’une vingtaine à quitter notre poste de travail. Dehors, il y avait un car entier de CRS qui nous attendait en croyant qu’on allait tout casser. Quand ils nous ont vu sortir, les gars ont rigolé… » (1) Charles Rojzman, thérapeute social, documentaire diffusé sur Arte, le 5 février à 22h00. (2) Les chômeurs ont une mortalité près de trois fois supérieure à celle des actifs (in «la Violence du chômage», Presses universitaires de Strasbourg). (3) Enquête «Emploi 2000». (4) In «l’Observatoire français des conjonctures économiques» (oct. 2001). (5) «Retour sur la condition ouvrière», Fayard, 468 pages, 21.34 1 in dossier "La France Hulk"